Encore et encore…

Obstinée, elle remonte le courant.
Le froid fouette ses jambes.
Lourds d’eau, ses pieds bousculent les pierres,
Hésitent en aveugles sous les dérobades du sol.

Fragile équilibre de l’incessant déséquilibre.
Le torrent tourne, bouillonne. Sa route se cache à son regard.
Elle continue sa marche. Elle ne sait pas trop jusqu’où.
Elle avance. Seule.
Guettant le paysage à venir derrière la courbe.

Lire la suite

Un pas deux pas

Un pas, deux pas,
Comme la chanson des pommes qui font rouli roula.

Un pas à gauche, un pas à droite.
Le vent qui passe ébouriffe mes cheveux,
Je sifflote et je ris, sans voir les passants ahuris.
A mon âge, est-ce bien sérieux de sautiller dans la rue comme une fillette ?

Un pas en avant, un pas en arrière.
J’ai 5 ans, peut-être dix.
Je saute de joie, je m’allège, je me déleste de mes soucis, je me lâche !
Petit mirage insouciant, je suis hors de moi et le temps d’un instant, j’y crois.

Un pas à gauche, un pas à droite,
Je prends mon élan, et les deux pieds bien serrés,
Je saute dans la grande flaque, là au bord du trottoir.
Je suis mouillée, les passants outrés, Je viens d’y déloger le nuage assoupi.

Un pas en avant
Je continue mon chemin en dansant.
Aujourd’hui j’ai 5 ans, peut-être 10.

Ma route

« Peut-être savait-il, moi je l’ignorais, que la terre est ronde afin que nous ne puissions pas voir trop loin notre route. » Ces mots de Karen Blixen, résonnent en moi. Parfois comme un rempart, parfois comme un élan, parfois comme une faiblesse, parfois comme une douceur.

Je marche sur cette terre sans connaître la destination, sans signalisation rassurante, sans GPS programmé. Ce que je sais, c’est que je marche. Je pourrais attendre, reporter, différer. Chercher les certitudes incontestables, la route balisée, l’ordre militaire. Non, je marche sur la route vivante de mes jours.

Aux jours de doute, je bute, je trébuche. Le nez sur mes pas, tête baissée, noyant les visages aimés, les pépites quotidiennes.

Aux jours de nostalgie, le passé s’étale, déborde, envahit tout. Je suis comme dépeuplée, déportée de ma marche, tâtonnant en aveugle pour trouver le passage.

Aux jours de douleur, je m’arrête. Mon pas fracassé demande grâce et questionne : « Faut-il encore continuer si cela fait si mal ? »

Aux jours de quête, j’explore chaque regard, chaque parole. Je cueille chaque fruit comme une urgence à espérer. J’avance à la rencontre.

Aux jours de bonheur, je danse au vent chaleureux. Je ris des impasses, des ponts suspendus, des ravins. Je me sens invaincue, invincible. Mes pas dansent.

Ce matin encore, la route m’appelle. Je lève le regard, mais pas trop loin. Les grandes fractures m’ont ouverte à aujourd’hui. L’espoir pour demain est comme une longue patience, comme un minutieux puzzle aux richesses innombrables, comme une foule immense de désirs désirés et de frères attendus.

Je vais, je cherche, le voyage est peut-être long, peut-être pas, peu m’importe.

Je vais à l’envie de continuer d’aimer.
Je vais à l’ardeur de bâtir plus haut.
Je vais à la surprise d’apprendre encore.
Je vais à l’audace de me faire surprendre.
Je vais à la certitude de ne pas être seule à marcher.
Je vais aux milles visages de la rencontre.
Je vais à l’instant, passage déchiré vers le ciel de demain.

 

Imaginons

Un vent affolé au gras du rocher

Coule en échos déchaînés

Écho de mon cri, emporté en rafale

Pas mesurés dans le sable déchiré

Folie de granit gardien du temps

 

Mains nouées au risque de la tempête

Yeux lavés par la bourrasque folle

Minute vierge inspirée ravinée

Temps du tout, inscrit à l’instant.

Paix

Il règne dans le salon de la grande maison, une calme douceur. Allongée dans la grande bergère, Marie feuillette un catalogue.

Les petites jouent en chuchotant. Elles échangent les instructions indispensables au bon déroulement du « on disait que… ». Le ballet des feuilles, feutres et plateaux portent de mystérieux messages qui nous échappent. Petits pas de souris, rire dans les yeux, elles mijotent leur plaisir sans rien perturber.

Les adultes sont éparpillés de ci delà, entre livres et jeux, finissant thé et café au rythme de la pause. Le vent souffle dehors, cherchant à repousser les nuages gris qui plombent le ciel.

Rien de triste, un passage qui bouge feuilles et champs, une musique du silence, une petit vigueur pour les cœurs, nourrie par cet instant de paix.

Aube gracile

L’aube a brulé les derniers lambeaux de nuit qui s’évade, fuit et s’évapore vers ses refuges lointains. Les pierres du vieux mur chantent cette lumière gracile.

Viens, viens, le ciel brûle…

Jade jette l’édredon au bas du lit. Le silence lui répond ou plutôt un souffle au ronflement diffus. Jérôme n’a rien entendu ou ne veut rien entendre.

Elle entrouvre la porte poussant un pied fébrile dans son pantalon, sautillant sur l’autre pour aller plus vite. Cette essence de vie qui rôde au dehors l’appelle irrésistiblement. Les clés, deux tours, la porte et la fraîcheur la frôle. Murmure de son corps. Ses pieds nus enrobés encore de la chaleur du lit, frissonnent dans l’herbe humide. Elle s’allège, glisse, danse. Elle est à peine habillée ? Qu’importe, le jour est trop beau.

Derrière la colline, là-bas, le grondement sourd de la mer résonne. L’aube l’a réveillée elle aussi. Ooh, prendre le pouls de sa vigueur, ployer sous le vent matinal, chanter avec les vagues, savourer la caresse du sable.

Viens, viens la mer danse…

Jérôme n’entendra décidément pas, Jade est loin maintenant. Elle traverse la route, sans chaussures, en douceur, emprunte le petit chemin tortueux qui monte vers les dunes. Craquant de sable, de terre et de joncs égarés.

Pas de précipitations, une douceur appliquée, aux aguets, pour ne rien perdre de la douceur de l’instant. La mer bruisse derrière le mur de verdure. Elle chante et appelle. Sa voix prend de l’ampleur.

Oui je viens, j’arrive, souffle Jade.

Elle accélère le pas. L’étroit passage entre deux murs de sable, c’est le couloir des amours. Celui des retrouvailles.  Trois pas et …

Rien ne change, l’essoufflement mêlé de stupeur, un envahissement soudain, elle est là. Puissante. Grondant à l’assaut de la plage, sauvage et attentive, millénaire et naissante.

Et Jade est fascinée. En cet instant, le monde entier, immense et foisonnant lui parle et l’envoûte. Comment la mer est-elle autant d’histoires à la fois, autant de peuple, autant d’instants ? Comment porte-t-elle chaque matin une telle parfaite innocence ? Comment ne pas sentir ce bercement attendri ?

Jade se jette dans le sable doux, roule en riant, vers les vagues. Elle en a plein les yeux, du croquant dans la bouche, roule, roule, roule encore dans la petite pente. Et s’arrête à la frange de l’écume. Elle tend le doigt, goûte le sel, un tour encore, prend la vague entre ses doigts, et glisse dans les bras de la voluptueuse.

 

Saveurs

Le soleil s’est uni au vent aujourd’hui.

Sous le flot doré, les feuilles dansent et s’enlacent. Tournées vers la chaude lumière, elles explosent et répondent amoureusement à l’insistante caresse. La chaleur pénétrante s’infiltre, comme un goût de naissance. Et la complicité du vent ôte toute pesanteur.

Mes yeux se ferment. Cette lumière qu’ils taisent à peine, glisse en moi comme un torrent. Douceur ambrée que le souffle hardi allège et embellit.

Les sous bois bruissent de saveurs et de notes. Vigueur affichée des verts multiples, palette innombrables de nuances subtiles, tailles, formes, du plus foncé au plus clair, chacun arborant fièrement sa force de printemps. Les fleurs timides, audacieuses, fébriles cherchent leur place. Cachées dans le tapis ourlé de lierre, dressées le long du chêne fragile en gerbes lumineuses ou groupées en troupe rassurantes d’une violine ardente, elles guettent ou goûtent elles aussi, l’instant vivant.

Au gré du chemin, le soleil se glisse furtivement, trompant la vigilance des arbres et de leur parure. Ils couvent avec bienveillance sols et chemins, petit peuple d’en bas ou d’en haut jamais en repos, terre en éveil. Là, les rayons écartent les branches, ouvrant au détour de mon regard, une oasis baignée d’or. Mon regard se lève et la joie du feuillage en danse et en musique nourrit mon être.

Au loin dans l’abîme du bois, au creux de la pente assombrie tinte le ruisseau. Sa source le lance. Dans sa course, il chantonne et glisse, saute et sonne, court et murmure. Il scintille, doucement, chemine, humblement, savourant comme moi, la grâce ajustée qu’apporte ce jour.

Aujourd’hui, le soleil s’est uni avec le vent…

 

Liberté…

Le vent fouette le visage de Jeanne. La moto fonce dans Paris.

Jeanne aime la vitesse, le corps qui s’assouplit et obéit, docile aux mouvements, aux courbes, aux accélérations, ce mélange de vigilance extrême et d’abandon, de force et de vulnérabilité.

Elle se serre contre lui, accordée, dans son dos, ses jambes contre les siennes, son corps qui vibre avec le moteur, se couche, se relève, file au gré de la vitesse. Elle sourit, heureuse, détendue. Une bouffée de plaisir monte en elle. Il y a longtemps qu’elle n’a plus ressenti une telle liberté, un tel sentiment d’exister.

Elle aime sentir sa chaleur, sa vigueur, ce brin d’audace et d’insolence mêlé d’inquiétude qui émane de lui, son plaisir de la sentir toute proche, sa main qui vient se poser sur sa cuisse à l’arrêt, douce et impérieuse à la fois.

Un feu, deux, place de l’Etoile, ils se faufilent, se glissent entre les voitures, s’échappent, ensemble.

Le reste est loin !

 

Danse avec lui

«  »Vous avez senti? Ces trois pas, aériens? Cet instant de félicité et de légèreté totale? »

« Trois pas ? Non, je ne sais… » »

Il y a des instants suspendus qui livrent leur richesse avec générosité. Des instants de grâce où rien n’est calculé, mais simplement offert à qui veut bien le cueillir. Don… don gratuit, de soi, d’un mot, d’un geste, d’une lumière, d’un regard.

La vie ressemble parfois à une mer démontée où les vagues se creusent à une telle profondeur qu’il n’y a plus ni distance, ni recul, ni ouverture. Au cœur de la tempête, soudain, une lumière, une accalmie, une couleur de l’eau qui invite à autre chose. Une justesse de l’instant dans ce qu’il y a de plus simple ou de plus vrai. Qui réveille envie ou rire, frisson ou douceur. Qui vous caresse intérieurement, fait résonner votre corps…

Un temps, une seconde ou plus, qui arrête le flux, calme le vent, intrigue. Pour donner un autre son, ouvrir une brèche, fendre les vagues qui cachent tout. Un temps qui devient espace, rétablit la distance, élargit le souffle.

Qui nous rend à nous-même, ravive ce qu’il a de plus intime, … respirer, entendre, goûter… vivre!