Je crois que…

Je crois qu’il faut que je me réveille. Que je cherche.
Même les mauvaises herbes poussent de travers. La pollution leur manque.
Elles étouffent.
Les fleurs sont suspectes. De couleurs vives, de souplesse au vent.
C’est interdit.
Même le silence est frauduleux.
Volé à l’absence, tranché, arraché de nos bouches, de nos souffles.
Même les regards se sont enfuis. Traqués par la peur.
Réfugiés, cachés, braqués sur nos pas.

Il faut que j’explore. Que je pousse le murs.
Même l’air est grillagé. Il ne sort que sur autorisation.
Distillé avec parcimonie à ceux qui obéissent.
Les gestes sont muselés. Jetés aux oubliettes.
Ils sont en rééducation. Sociale.
Même les corps sont ralentis. Comme en suspensions.
Outil innocent du massacre.

Il faut que je parle. Que je crie.
Les saveurs sont en règle. En uniforme gris. Cadrées, en rang.
Même les mots sont devenus virtuels, volants, s’épuisant en rumeurs en sourdine.
Comme la musique. Comme ce chant plaintif que personne n’entend.

Mais je ne peux rien.
Je m’étouffe.
Je hurle le silence.
Je m’épuise contre ces murs si durs, si obéissants.
Ces murs de prisons.
Ces grillages installés.

Il faut que je regarde. Que j’écoute.
On a écrit sur un mur.
On a chanté dans la rue.
On a senti une joie
On a osé acheter du champagne.
On a écrit une lettre.
On a joué, oui joué, et ri !

Ce n’est pas encore un nous. C’est un on.
Ce n’est pas encore un nœud. Ni tout à fait une attache. C’est un essai.

Le on se révolte dans les profondeurs du manque.
Le on ravive les envies.
Le on s’obstine…

Je vais marcher, hors de la prison.
Hors du sage. Hors des absences.

Il faut recommencer. Absolument. Nouer. Renouer.
Réapprendre les nœuds, les attaches.
Nos corps qui se touchent et s’embrassent.
Nos souffles qui se mêlent.
Nous.

Hors de prix

L’air est clair. La rue est déserte et je marche vite, comme toujours. Il faut rentrer, il faut courir, il faut se dépêcher, le temps est compté, comme chaque jour. Nerveusement, j’allume mon portable pour vérifier l’heure. Oui, plus de montres, le temps comme la vie est écran maintenant.
Et je suis stupéfaite. Trop tôt, je suis bien trop en avance pour mon rendez-vous. Inimaginable, moi qui suis si souvent en retard, par peur du temps perdu. Mon pas se calme et je regarde la rue qui n’était jusqu’ici qu’un pâle décor. Un petit café miteux fait l’angle. J’ai le temps de m’y arrêter.
Peu de clients, des lumières rares et des tables au vinyle vieillot. Je m’installe et je dénote. Je le sais. Je suis à contretemps de leur routine. Un café ? Un verre d’eau ? Je veux respirer cette halte gratuite inattendue à l’odeur si particulière d’école buissonnière.
Au fond de la salle, sur le banc de faux cuir rouge, un vieil homme scrute les arrivants. Près de lui un gros sac et sur la table une petite boite en fer blanc. Je suis visiblement transparente à ses yeux et cela m’agace. Je m’agite sur ma chaise, pas si sûre finalement de profiter de ces minutes offertes.

C’est un nouvel arrivant qui m’a intrigué. Grand, chic, la quarantaine triomphante. Sans un regard pour quiconque, il traverse l’espace en connaisseur, traçant sans hésitation son chemin vers le vieil homme, qui s’étonne :
– Encore vous ? je vous avais dit que vous aviez tout usé.
– Je sais, je sais, hésite l’homme, mais j’ai encore besoin de vous. Vous seul pouvez m’aider.
– Non
– Si

Après un bref silence, le vieil homme reprend d’une voix sèche :
– Ecoutez-moi ! Vous m’achetez un mois de vie, puis une semaine, puis un jour. Et je vous vois encore revenir alors que je vous avais bien prévenu que votre crédit était épuisé. Je ne peux plus rien pour vous.
– Mais je ne veux rien acheter. Je veux revenir en arrière. Je veux vous revendre mon temps.

Je n’en crois pas mes oreilles. Acheter du temps ? Du vrai temps de minutes et d’heures? Et mon esprit s’envole. Avec une semaine en plus, je ferais …

C’est le silence étonné du vieil homme qui m’a ramené au présent. Visiblement, il ne savait que répondre.
– Mais je n’achète rien ! Je n’ai que faire du temps, murmure-t-il agacé.
– Pourtant vous en vendez bien, insiste l’homme
– C’est vrai. Pour ceux qui ne voient pas le temps qu’ils ont. Mais je n’ai aucun besoin d’en acheter pour cela.

Son regard aiguisé scrute l’homme, maintenant fragile devant lui:
– C’est pour cela que je veux vendre mon temps, souffle l’homme, pour réparer le temps que j’ai perdu.
– Personne ne vous l’achètera. Il n’a pas de prix tel que vous le voyez aujourd’hui. Gardez-le. Aujourd’hui vous êtes riche.
Le grand homme est sorti à pas pensifs, un vague sourire aux lèvres.

Et mon café a eu comme un goût de trésor, l’envie d’habiter mon temps sans frais, sans fuite, sans absences.

Esclavage

Le sillon creusé du malheur dessine les questions sur ton visage. Dans le noir de la cale malmenée par les coups sourds de l’océan, je ne peux oublier ton regard. Il sonde ces impossibles trahisons, ces départs improbables, ces routes sans retours. Et ce vent qui souffle encore et encore.

Entravés dans l’amoncellement des corps et des pleurs, nos regards sont nos épées, nos encres, nos flambeaux. Ils écrivent par-delà la révolte, la foi ancrée au plus profond de nos êtres, celle que rien ne peut réduire. Comme le souffle de ce vent vorace.

Ton regard est souverain, de ce royaume au bord des larmes, cueillant inlassablement cette pépite du cœur. Il porte l’audace de ce temps étiré à l’ampleur du désespoir, une audace de coureur de fonds, une audace de fer, une audace de feu.

Ce vent ennemi épuise nos corps. Pareil aux singes bruyants et fuyants, harcelant les plus fragiles. Ce vent ne répond pas à nos questions sans mots. Il est le silence de la brousse vide de nos larmes. Et il souffle, encore et encore, lave nos regards, soigne nos sillons de peur, avale le temps interminable. Devenant notre allié au chemin de patience, au creuset de l’espoir.

Ton regard me hante, il souffle la musique ténue d’une autre vie, d’un pied marchant sur une terre nouvelle, d’un chant aux accents d’une histoire, que toi seule peut encore raconter. Ton regard a conquis mon royaume au bord de sombrer. Sculptant nos corps, épousant nos désirs perdus, ouvrant un envol.

Ton regard me caresse, ma main te cherche, nos peaux s’épousent. Rien ne peut arrêter le triomphe de la vie, nous en sommes la preuve.

Je voudrais

Je voudrais

Cette couleur d’amour  qui manque à ma palette
Ce souffle de toi pour balayer mes doutes
Cette vérité que nos mots ne portent plus
Ce brin d’envies impossibles pour nourrir nos matins.

Je rêve d’aubes nouvelles, de rires imprévus,
de forges rougeoyantes, de paroles fulgurantes,
de bulles de bonheur qui éclatent aux visages.

Gestes anodins, préparatifs en coulisses,
Bruits de sourdines, mains invisibles.
La fête se pare de milles secrets,
que je voudrais vous cacher pour mieux vous les offrir.

Paix

Il règne dans le salon de la grande maison, une calme douceur. Allongée dans la grande bergère, Marie feuillette un catalogue.

Les petites jouent en chuchotant. Elles échangent les instructions indispensables au bon déroulement du « on disait que… ». Le ballet des feuilles, feutres et plateaux portent de mystérieux messages qui nous échappent. Petits pas de souris, rire dans les yeux, elles mijotent leur plaisir sans rien perturber.

Les adultes sont éparpillés de ci delà, entre livres et jeux, finissant thé et café au rythme de la pause. Le vent souffle dehors, cherchant à repousser les nuages gris qui plombent le ciel.

Rien de triste, un passage qui bouge feuilles et champs, une musique du silence, une petit vigueur pour les cœurs, nourrie par cet instant de paix.

Ecriture

Au creux de mon ventre
L’écriture.
Bouillonnement rouge sang
Plaisir noué à l’urgence.
Lynx surgissant d’un voile.
Lumière fragile ajourée
Fraise fondant sur mes lèvres.
Putain impudique et blasée.

Voix chaude aux accents passionnés,
Je ne peux la faire taire,
ni la raboter, ni la poncer,
ni la clouer au pilori…

Au creux de mon ventre,
Souffle et direction.

 

Les archives des rêves

Labyrinthe infini, caverne introuvable.

Un souffle immense porte mon esprit

Couleurs explosives, gestes improbables.

 

D’étranges accrochages de mots et de lueurs

D’images et de visages peuplent ma nuit

Les rivages des songes coulent

Histoire des jours, jours de labeurs,

Heures de douleur, murmure d’antan.

 

Chemin impossible, ma tête chavire

Raideur bousculée, raison aspirée,

Je lâche prise,

 

Porte battante des frayeurs heureuses

Gouffre glissant des saveurs inconnues

Le tunnel ouvre la caverne,

J’habite enfin mes rêves.

 

Une jolie façon de s’envoyer en l’air…

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Le matin est glacé. Il fait nuit noire en cette fin de septembre, 6 heures du matin et je tremble de froid dans ma polaire. Les vitraux de l’église de Saint Clair-sur-Epte luisent dans la nuit. Quelques ombres tournent sur la même place que moi. Je ne suis pas seule à attendre. Deux Land rover se garent près de nous. Et nous emmènent tous, direction les montgolfières. Le matin est blafard, il se lève paresseusement. La brume s’étire sur les prairies. Les lueurs de l’aube dressent les arbres en noires silhouettes. Les verts, bleus des prairies croisent les gris des moiteurs qui s’élèvent de la terre. Corot réinventé. Une voiture passe au loin. Ses phares crachent furtivement leur lumière.

Et nous arrivons au terrain de décollage. En fait de terrain, c’est une prairie dont l’herbe n’a pas été fauchée depuis bien longtemps et nous sommes trempés en quelques pas. Au travail, ça réchauffe. Nous sortons le panier qui va nous accueillir pour le vol. Puis, la toile de la montgolfière se dévide au fil de la voiture qui avance, s’affalant paresseusement sur le sol. Un énorme serpent jaune et bleu. Il faut étirer cette immense toile, tenter de lui donner son ampleur. Et puis, plus rien. Le pilote disparait dans la campagne. Chacun se demande ce qui se passe. Et j’ai froid. Je marche de long en large. J’ai faim!!! Le temps se traîne… Mais que se passe-t-il?

9h…10h…

En fait, la brume est trop présente et si elle ne se lève pas, le départ ne pourra pas se faire. Croissants, pains au chocolat et café font un peu passer le temps. On va sans doute partir. Certains sont déjà repartis plusieurs fois bredouilles pour cause d’intempéries. Alors, quand le départ est donné, je mesure ma chance de partir normalement du premier coup.

Le pilote met alors le moteur en route, il crache des flammes longilignes. Le ciel s’éclaire. Puis les ventilateurs se mettent à souffler pour gonfler les toiles. On tire la toile pour laisser l’air s’y engouffrer. Et un étrange ballet commence. Une mer de couleur danse sous nos yeux. Peu à peu, une bulle se gonfle, sans cesse en mouvement, en flux et reflux de souffle, comme en hésitation. Et puis, nous sommes dépassés, dominés par une immense caverne bleue et jaune. Le pilote s’y engage… minuscule silhouette dominée de voiles de couleur.

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Puis la toile tendue relève le panier. C’est là qu’il parait bien fragile. Nous y grimpons à 7. Foulard sur les cheveux pour se protéger de la chaleur du moteur. Un grand crachat de feu et nous nous élevons à une vitesse surprenante. En quelques instants, les deux autres montgolfières restées au sol nous apparaissent minuscules. Puis, c’est un silence ouaté, souffle retenu, silence partagé, ébloui. Brisé par instants par une longue flamme, crachée, rauque. Une sorte de flottement, être en plein ciel prend tout son sens. En être une part au gré d’un souffle léger. Sans médiations aucunes que ce panier qui nous porte.

De là où nous sommes les couleurs de la terre prennent une douceur ombrée. On s’attendrait presque à voir Peter pan et Wendy nous inviter à nous envoler. Magie intemporelle ! Les repères n’existent plus. L’instant est d’une douceur rassurante. Une envolée sans heurts, je vogue, flotte, nage, … je rêve!

L’atterrissage laisse pantois les novices que nous sommes. A coup de flammes bien réparties, le pilote nous pose dans un champ sans à-coups! Puis nous replions tout. Il nous arrive de peiner à plier serviettes ou draps. Alors imaginez une montgolfière!!!

Non, n’imaginez pas, cela pourrait vous ternir l’envie d’y monter un jour et ce serait trop dommage. C’est fabuleux et magnifique!

Jeanne repose

Jeanne repose. Fin de nuit en eaux profondes. Falaise de l’oubli. Abandon puissant.

Le soleil caresse sa joue, infime souffle. Le sommeil l’a entendu. Il se fait plus léger. Mais le corps est sourd à cet appel.

Le rayon doré se fait plus précis. Son baiser plus insistant. Jeanne sent son corps, comme une vague, reprendre conscience. Brume qui se déchire. Sommeil reviens, nuit reste, reste avec moi. Jeanne ouvre les yeux et les referme aussitôt. Violence. Clarté agressive qui la bouscule.

Est-ce vraiment le matin ? Ce matin dont elle ne veut pas. Sa main s’écarte timidement. Vide. Elle le savait. Elle sait. Mais elle ne peut s’empêcher chaque matin d’aller chercher ce vide qui lui fait si mal. La douleur au ventre resurgit des bas fonds. Jeanne se roule encore plus fort, ses genoux repliés jusqu’au menton. Corps fermé. Larmes retenues. Jeanne ne peut respirer. Son souffle est sec, haché, fuyant. Il s’accélère. La peur le nourrit. Son corps est envahi.

Non, pas cela. Ne pas sombrer à nouveau. Un peu de temps. Un instant. Un répit. Une respiration. Juste ce qu’il faut pour ne pas fuir. Sa main repart vers le côté froid du lit. Elle a besoin de vérifier le réel. Même s’il brûle. Même s’il pèse.

Alors Jeanne ouvre les yeux. Elle s’oblige. Avec une lenteur calculée ses pieds glissent vers le fond du lit, ouvrant doucement son corps crispé. Elle roule sur le dos. Prenant avec défi toute la place dans le grand lit. Cueillant enfin le rayon matinal étrangement obstiné.

Le jour est là. Il faut y aller.