Saveurs

Le soleil s’est uni au vent aujourd’hui. Sous le flot doré, les feuilles dansent et s’enlacent. Tournées vers la chaude lumière, elles explosent et répondent amoureusement à l’insistante caresse. La chaleur pénétrante s’infiltre, comme un goût de naissance. Et la complicité du vent ôte toute pesanteur.

 Mes yeux se ferment. Cette lumière qu’ils taisent à peine, glisse en moi comme un torrent. Douceur ambrée que le souffle hardi allège et embellit.

 Les sous bois bruissent de saveurs et de notes. Vigueur affichée des verts multiples, palette innombrables de nuances subtiles, tailles, formes, du plus foncé au plus clair, chacun arborant fièrement sa force de printemps. Les fleurs timides, audacieuses, fébriles cherchent leur place. Cachées dans le tapis ourlé de lierre, dressées le long du chêne fragile en gerbes lumineuses ou groupées en troupe rassurantes d’une violine ardente, elles guettent ou goûtent elles aussi, l’instant vivant.

Au gré du chemin, le soleil se glisse furtivement, trompant la vigilance des arbres et de leur parure. Ils couvent avec bienveillance sols et chemins, petit peuple d’en bas ou d’en haut jamais en repos, terre en éveil. Là, les rayons écartent les branches, ouvrant au détour de mon regard, une oasis baignée d’or. Mon regard se lève et la joie du feuillage en danse et en musique nourrit mon être.

 Au loin dans l’abîme du bois, au creux de la pente assombrie tinte le ruisseau. Sa source le lance. Dans sa course, il chantonne et glisse, saute et sonne, cours et murmure. Il scintille, doucement, chemine, humblement, savourant comme moi, la grâce ajustée qu’apporte ce jour.

 Aujourd’hui, le soleil s’est uni avec le vent…

 

Burano

Rien ne pouvait laisser présager de le retrouver là, dans ces murs, cette chaleur, ces couleurs. Rien. Absolument rien.

Pour passer de Venise à Burano, petite île aux maisons colorées, la longue balade en vaporetto doublant les îles étirant leurs langues de terre, appelle plutôt à la mélancolie. Elle s’y est laissé prendre. Guettant l’oiseau, le coup de vent ou le pêcheur au cœur de la lagune. Recueillant cette autre couleur de Venise. Venise et ses îles, Venise et ses histoires, Venise multiple.

L’île éclate de couleurs. Et même du large, cette palette vive et puissante attire le regard. Elle imagine déjà baigner dans ce ballet muet, virevoltant, chatoyant. Pourtant, le premier contact la déçoit. Ce flot de touristes s’engouffrant dans un chenal préétabli bordé de boutiques l’agace. Et elle prend la première à gauche. Vite. Pour quitter la foule.

C’est dans le silence de cette ruelle écrasée de soleil, les rideaux des portes en envol, les volets soigneusement clos qu’elle a entendu sa voix râler contre ce tourisme de masse, cet exotisme surfait, insupportable. Et elle a souri. Car elle le voyait là, débordant d’énergie, sa chemise en lin blanc à moitié sortie du pantalon. Sa main prenant vigoureusement son épaule : « Viens, on va chercher un coin pour nous. Je refuse de t’embrasser ici. Si ce ne sont pas les touristes, Dieu sait qui nous guette derrière tous ces volets clos. Je me sens épié. Viens. Allons plus loin. »

Et d’un coup la chaleur l’a écrasée. Parce qu’il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là. Elle a cherché un petit muret ou un bord de quai pour asseoir son étonnement, son trouble. Rien. Ces façades aux couleurs si vivantes deviennent subitement des masques grimaçants. Et elle tremble. Pourquoi est-ce qu’il surgit là près d’elle alors que jamais ils ne sont venus ensemble ici, ni à Venise d’ailleurs. Puis il y a si longtemps. Tant d’années bien vivantes, bien remplies, sans lui, sans plus le manque de lui.

Elle s’écroule plus qu’elle ne s’assied au bord d’un tout petit canal. Paisible, isolé. Juste un vieil homme qui range son bateau et une femme accrochant subrepticement son linge au soleil. Et elle laisse monter son trouble. Cet amour-là n’est donc pas mort…. Si elle est honnête, elle le savait. Un diable ressort toujours de sa boite quand on l’enferme. A cet instant, elle aimerait tellement que ce soit plutôt un génie.

Le vent souffle un peu. Courant sur l’eau. Agitant un peu les bateaux. Elle reprend sa marche dans les ruelles. Un peu noyée. Et il revient. Son rire devant un carré de plantes mêlé de bricolage de couleurs un peu kitch. Un capharnaüm un peu enfantin. « Une annexe de la maison des sept nains ? ». Lui et elle complices comme toujours.

Et au gré des pas, toutes ces couleurs qui l’entourent, la rapproche de ce nous du passé.

Le violet éclatant. « Comme cet édredon en fausse soie brillante dans notre chambre d’hôtel en voyage. Quel fou rire !  Tu te souviens ? » Oh oui elle se souvient, de cette couleur vulgaire associée à du vert pomme pour faire design… comme du tendre moment qui a suivi.

La palette des rouges des vins goûtés si souvent ensemble. Il choisissait toujours le vin au restaurant. De cette habitude bien masculine de vouloir maîtriser la situation. Il fermait les yeux une fois le vin en bouche. Jusqu’au jour où elle l’avait traité de macho de ne pas solliciter son avis. Il l’avait laissée ensuite se dépatouiller avec les cartes des vins en la couvant d’un regard attendri.

Les orange,  accords de leurs corps caressés, emportés, arrimés, ancrés. Son regard , sa voix, sa peau… cette chaleur partagée. Ce choc de leur proximité. Liberté derrière les volets clos.

Ces déclins de bleus comme un défi au vent et au temps. Près du petit port, un amas improbable de filets voisine avec une vieille cage sous une planche vermoulue. Ce désordre des ports de pêche où un chat n’y retrouverait pas ses petits, mais le pêcheur oui. Et il reste près d’elle. L’eau et les bateaux, c’est tellement lui ! Tellement lui, l’œil au large, le sourire au lèvre quand la houle bouscule à la sortie du port.

Le jaune, perçant le regard de sa vigueur, de ce champ de tournesol dans la campagne. Nature flamboyante, éblouissement des sens lors d’une marche mémorable. Emotion partagée. Sans se toucher. Aucun besoin de cela.

Les beiges et ocres dans cette église romane, perchée au bout de l’escarpement. Surprise d’une répétition pour un mariage. Et cette voix fluide, chaude s’envolant sous la voûte et leurs mains nouées pour se laisser saisir par la beauté.

Le vert la renvoie au milieu des vignes. Il a emprunté un chemin interdit. Evidemment interdit… cela ajoute du piquant. Et le chemin monte, se creuse de trous, grimpe encore, s’arrête. Elle entend encore son rire triomphant en repartant en marche arrière après avoir savouré la richesse de la nature. Rien ne l’arrête.

Rien. Si ce n’est les circonstances qui ont signé la mort de ce nous…

Le soleil est haut. La chaleur est lourde.  Sa main n’est pas là. Sa voix s’est tue. Son corps s’est évanoui.

Comment fait-on pour étouffer un amour qui ne veut pas mourir ?

 

Encore et encore…

Obstinée, elle remonte le courant.
Le froid fouette ses jambes.
Lourds d’eau, ses pieds bousculent les pierres,
Hésitent en aveugles sous les dérobades du sol.

Fragile équilibre de l’incessant déséquilibre.
Le torrent tourne, bouillonne. Sa route se cache à son regard.
Elle continue sa marche. Elle ne sait pas trop jusqu’où.
Elle avance. Seule.
Guettant le paysage à venir derrière la courbe.

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Saveurs

Le soleil s’est uni au vent aujourd’hui.

Sous le flot doré, les feuilles dansent et s’enlacent. Tournées vers la chaude lumière, elles explosent et répondent amoureusement à l’insistante caresse. La chaleur pénétrante s’infiltre, comme un goût de naissance. Et la complicité du vent ôte toute pesanteur.

Mes yeux se ferment. Cette lumière qu’ils taisent à peine, glisse en moi comme un torrent. Douceur ambrée que le souffle hardi allège et embellit.

Les sous bois bruissent de saveurs et de notes. Vigueur affichée des verts multiples, palette innombrables de nuances subtiles, tailles, formes, du plus foncé au plus clair, chacun arborant fièrement sa force de printemps. Les fleurs timides, audacieuses, fébriles cherchent leur place. Cachées dans le tapis ourlé de lierre, dressées le long du chêne fragile en gerbes lumineuses ou groupées en troupe rassurantes d’une violine ardente, elles guettent ou goûtent elles aussi, l’instant vivant.

Au gré du chemin, le soleil se glisse furtivement, trompant la vigilance des arbres et de leur parure. Ils couvent avec bienveillance sols et chemins, petit peuple d’en bas ou d’en haut jamais en repos, terre en éveil. Là, les rayons écartent les branches, ouvrant au détour de mon regard, une oasis baignée d’or. Mon regard se lève et la joie du feuillage en danse et en musique nourrit mon être.

Au loin dans l’abîme du bois, au creux de la pente assombrie tinte le ruisseau. Sa source le lance. Dans sa course, il chantonne et glisse, saute et sonne, court et murmure. Il scintille, doucement, chemine, humblement, savourant comme moi, la grâce ajustée qu’apporte ce jour.

Aujourd’hui, le soleil s’est uni avec le vent…

 

Jeanne repose

Jeanne repose. Fin de nuit en eaux profondes. Falaise de l’oubli. Abandon puissant.

Le soleil caresse sa joue, infime souffle. Le sommeil l’a entendu. Il se fait plus léger. Mais le corps est sourd à cet appel.

Le rayon doré se fait plus précis. Son baiser plus insistant. Jeanne sent son corps, comme une vague, reprendre conscience. Brume qui se déchire. Sommeil reviens, nuit reste, reste avec moi. Jeanne ouvre les yeux et les referme aussitôt. Violence. Clarté agressive qui la bouscule.

Est-ce vraiment le matin ? Ce matin dont elle ne veut pas. Sa main s’écarte timidement. Vide. Elle le savait. Elle sait. Mais elle ne peut s’empêcher chaque matin d’aller chercher ce vide qui lui fait si mal. La douleur au ventre resurgit des bas fonds. Jeanne se roule encore plus fort, ses genoux repliés jusqu’au menton. Corps fermé. Larmes retenues. Jeanne ne peut respirer. Son souffle est sec, haché, fuyant. Il s’accélère. La peur le nourrit. Son corps est envahi.

Non, pas cela. Ne pas sombrer à nouveau. Un peu de temps. Un instant. Un répit. Une respiration. Juste ce qu’il faut pour ne pas fuir. Sa main repart vers le côté froid du lit. Elle a besoin de vérifier le réel. Même s’il brûle. Même s’il pèse.

Alors Jeanne ouvre les yeux. Elle s’oblige. Avec une lenteur calculée ses pieds glissent vers le fond du lit, ouvrant doucement son corps crispé. Elle roule sur le dos. Prenant avec défi toute la place dans le grand lit. Cueillant enfin le rayon matinal étrangement obstiné.

Le jour est là. Il faut y aller.

 

 

Le vieux grenier a bien changé.

 

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Le vieux grenier a bien changé. Depuis de longues années, le plancher centenaire repose sous une fine couche de paille fatiguée. Il ne porte plus de ballots de foin ou de paille. De bons gros ballots, ficelés et pesants. Entassés, empilés, serrés. Fini, interdit, sécurité incendie oblige, les greniers ne sont plus que des greniers sans objet. Nostalgie, bruits étouffés de l’écurie qui lui parviennent en sourdine. Le grenier a été mis de côté, relégué au rang des inutiles. Et il attend une improbable renaissance qui se fait attendre.

Sous ses planches en pin, il entend les coups des portes, le grincement des verrous, les voix assourdies, il sent monter chaleur, odeurs de fumier, chocs sourds des sabots obstinés des chevaux frappant le sol d’ennui ou de colère, mais sur son plancher à lui, plus de pas, ni de fourches, de jurons ou de sueur. Rien, et même moins que rien. Rien.

Puis l’écurie se vide peu à peu. Il le sait le grenier. Les échos du monde s’amenuisent, les sabots résonnent moins sur les pavés, le silence s’allongent, les jours s’étirent.

Et le temps dure, encore et encore, même la mémoire des jours de vie part dans le lointain sans contours ni couleurs. Le grenier ne sait plus. Il entre dans une étrange léthargie, il rêve, somnole, s’évade, … coma, absence.

Puis un jour, une échelle s’adosse à son mur, une main s’échine à ouvrir le verrou rouillé d’une de ses portes, un juron, deux, le verrou résiste, collé par les pluies et le vent. Il cède finalement dans un grincement plaintif. Et le grenier ébloui reçoit en plein cœur l’insolent rayon de soleil qui l’envahit soudainement. C’était donc cela la lumière, cette chaude caresse, ce violent regard, cette présence qui flambe.

Le vieux grenier assoupi en est tout abasourdi. Comment peut-on oublier à ce point ? Vite, maintenant, savourer, goûter, prendre, ne rien perdre de cette miette d’instant béni. Quelqu’un monte, une non deux puis trois… On ouvre une autre porte à l’autre bout du grenier, un autre flot de lumière, et les voix sont fortes, bavardes, multiples, une plus insistante que les autres. Les pas vont de long en large, de large en long. Puis tout se ferme et le noir sombre reprend ses droits.

Le grenier en sombre de tristesse.

Mais l’échelle revient, cognant joyeusement le mur. Une, non deux, non trois fois. Le verrou s’ouvre plus docilement. Et le grenier attend ces visites maintenant.  Compte les jours les heures, s’inquiète si elles tardent… se gronde de s’inquiéter. Mais impossible de faire autrement.

Puis un beau jour, les visites deviennent valses, tourbillon, au point que le grenier ne sait plus où donner de la tête. un immense coup de balai pour enlever la paille qui lui a si longtemps tenu compagnie. Puis, massue, ouvriers, échafaudage, perceuse, placo, clous, ponceuse…. Il ne savait même pas que tout cela existait. Mais si c’est pour renaître, servir à nouveau, retrouver des jeunes des vieux, des femmes des hommes … la vie, alors oui, je veux bien de ce remue ménage, se dit le grenier.

Cela a duré des mois. Le grenier ne se reconnaît plus, il entend les compliments, les remarques, se sent rajeunir, il voudrait bien un miroir pour s’admirer.

Fenêtres, escalier, portes, carrelage… tout y est passé, même son vieux plancher de pin a été poncé, remué, nettoyé, re-poncé, vernis au point de briller dans la nuit.

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Et puis rien. Les visites s’espacent, et rien ne se passe. Angoisse du silence revenu. Les pas résonnent sur le carrelage nu. La grande pièce est vide. Etrangement vide. Pas de meubles, pas de bruits, pas de vie… Les murs attendent… tout est vide. Pourtant le ballet frénétique des ces derniers mois, l’incessante activité des ouvriers dans un remue ménage désordonné laissait penser que tout était urgent, sans attente, sans répit…

Alors grenier, patience, ne t’inquiète pas, tu t’es fait tellement beau pour nous que nous allons venir chez toi. Il faut juste attendre un peu… quelque peu… le temps administratif, dont on ne sait jamais très bien combien il dure.

Et le silence alors , s’éteindras pour toi…