Portrait 5

Déroutée

Sur l’autoroute embouteillée près de paris, une golf vieillissante, immatriculée dans les Vosges est près de nous. Une jeune femme africaine au volant. Son foulard coloré emprisonne ses cheveux, de grands cercles dorés oscillent à ses oreilles. Avec son visage très maquillé, ses cils savamment ourlés de noir, elle a un air d’une diseuse de bonne aventure, d’une gitane. Un bout de sa robe noire est coincée dans la portière conducteur et flotte au vent. Je lui laisse la parole.

Evidemment je vais être en retard. Ces bouchons autour de Paris sont un enfer. On avance à pas d’homme, c’est tout bonnement infernal… Onze heure quinze, déjà un quart d’heure de retard ! Et cette vieille cage tremble de partout, les vitesses craquent, le moteur tousse de temps en temps. J’espère qu’elle ne va pas me claquer entre les doigts. Ce serait le comble.

Ce rendez-vous je l’attends depuis si longtemps, ou plutôt je ne l’attendais plus vraiment. Comme ces espoirs que l’on traîne sans fin. Qui s’étirent. Et finissent par s’éteindre. On a sursauté tant de fois à la sonnerie du téléphone ou au carillon de la porte dans le vide, épié les lettres au courrier en vain.  Alors pour survivre, on l’enferme on ne sait où. Mais plutôt loin, très loin…

J’ai bien essayé, au début, de lancer une ou l’autre bouteille à la mer vers toi, quelques messages, quelques appels. Sans retours. Il y a si longtemps. Je serais incapable d’en donner la date. Rien d’autre que le silence en écho. Ce silence. Ton silence. Qui continue encore et encore. La bouteille s’est-elle brisée sur un rocher ? L’as-tu explosée toi-même de rage, de dépit, d’indifférence ? De mépris peut-être ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Le saurais-je un jour ?

La file des autos se traîne… La radio grésille les nouvelles. Je n’écoute rien. Qu’importe. Une seule chose m’habite. M’attends-tu vraiment ?

J’aimerais être ce que je parais. Quelqu’un qui lit l’avenir. Ooh certes, je joue à cela avec des crédules que ma beauté et ma voix de rocaille enveloppent. Des gestes mesurés, un regard de velours et dans la pénombre d’une pièce aux accents africains, je fais merveille ! Mais quelle foutaise, quelle tromperie ! Je ne vois rien et  je ne sais rien. Comme nous tous.

Pourtant, tu m’as donné rendez-vous. Je l’ai découvert il y a 3 jours. Une lettre chez ma mère (comment aurais-tu mon adresse !).  Sans fioritures (ça te ressemble !). 24 mai, 11h et une adresse à Bondy. Rien d’autre. Ah si… ta signature. Depuis, tous les scénarios ont défilé dans ma tête, suscitant toutes les variations possibles d’émotions…

Et malgré tout, ce silence, ton silence… Depuis combien de temps ? 20 ans ? Oui 20 ans, c’est ça ! J’avais 15 ans quand tu as disparu de ma vie. Sur le coup d’une dispute un peu plus appuyée que d’habitude avec ma mère. Tu es parti et jamais revenu. Le temps a une autre couleur à ces moments-là. C’est une porte qui claque de plus. Un silence mêlé de pleurs de plus. Un pincement intérieur, un agacement, puis un soulagement. Une légèreté d’ado un peu égocentrique.

Pendant longtemps, je n’ai pas cru à ton silence. Ma mère mentait… elle me punissait de mes explosions adolescentes. Tu ne pouvais pas faire ça ! Toi si chaleureux et tendre. Même fantasque et original, tu ne pouvais pas m’abandonner. Et puis le temps a passé, les mois, les années et toutes les nuances de sentiments m’ont habitées du plus triste au plus vengeur. Je t’ai injurié, diminué, méprisé. J’ai pleuré, soupiré, hurlé.  Enfin, un jour, j’ai arrêté d’attendre.

Je vais être en retard, bien plus que je ne l’imaginais. Bientôt midi. Je vais peut-être te rater avec ces foutus embouteillages. Et j’enrage, je bouillonne, je fulmine….

C’est étrange d’aller à un rendez-vous dont je ne sais rien. Que vas-tu me dire ? Que vais-je te dire ? Je ne sais pas. Je crois qu’avant les mots, j’aurais envie d’un regard. Un regard d’attente, un regard d’invitation, même minime. Un regard sans murs. Les mots peuvent être si étroits, si pauvres dans ces instants. Et je ne sais plus rien de toi. Quel homme es-tu aujourd’hui ? As-tu gardé cette allure élancée et élégante, ces cheveux bouclés foisonnants ? Es-tu en couple à nouveau ? Es-tu toujours musicien ? Et ce rire dans tes yeux ? … Peut-être es-tu père à nouveau ? Pour d’autres, à défaut d’être resté le mien.

Mais cela va-t-il avancer, oui ?

Je n’en peux plus. L’angoisse monte. Elle me serre. Je ne veux pas te rater. Ce n’est pas possible. Je ne veux pas. C’est insupportable. J’essaie de me calmer. De respirer. Impossible. Je fais taire la radio d’un geste rageur.

Je ne croyais pas que ton absence était si présente en moi, coffre inviolé de mes secrets silencieux. Mutisme aigu, un peu aigri aussi, que je croyais apaisé. Mais non… Me reviennent en vagues des images passées. Je sens tes bras autour de moi, ta tendresse tranquille. Je revois ces instants de musique où tu me laissais danser à l’envi même à l’heure du coucher. Je revis ces cache-cache frénétiques que rien n’arrêtait, ni les piles de linge propre, ni l’ordre des cageots dans la réserve, les valises et cartons dans le grenier ou les draps sagement tirés de nos lits.  Ce pas de côté permanent que tu avais avec moi, dans les faits et dans les mots, qui mettait ma mère en fureur. Elle te traitait d’enfant attardé, de puéril, d’irresponsable… Moi j’aimais bien que tu sois tout cela avec moi, complice de mon enfance.

Je dépasse un accident. Lentement. Une voiture écrasée contre un poids lourd, comme un chiffon. Je frissonne. Une nausée monte. Est-ce ça que tu as fait de mon enfance avec ton silence et ton absence? Un chiffon froissé ?  … De la voiture en piteux état, les pompiers sortent une femme, vivante, ses yeux ouverts laissant couler des larmes… Pleurs de douleur, de peur rétrospective, d’incrédulité d’encore être en vie ?

Je frissonne, je suis cette femme. Je sors de mon passé mutilé, je suis fragile, blessée, en larmes, un peu perdue mais je suis vivante. Je suis tellement heureuse de te retrouver. Enfin. Chaque tour de roue, chaque respiration me rapproche de toi. Un explosion incroyable et soudaine de joie et d’espoir m’inonde, balayant l’angoisse, la peur et les questions…

L’heure sur le cadran me saute au visage. Midi et quart. J’ai une heure et quart de retard. Et cela se débloque enfin. Le flot de voitures reprend plus d’aisance une fois passé l’accident. Et plus je m’approche, plus ton image s’éclaircit. Etrangement, ta voix résonne à nouveau en moi, tes bras m’entourent, ta tendresse envahit l’habitacle. C’est très doux, autant qu’inattendu.

18, rue de la forge aux loups, à Bondy. J’y suis. Je gare la voiture. J’arrache mon sac. Mes clés. Pas de manteau. Je claque la porte. Je cours. Je sonne. Le cœur battant. Le souffle court.Des pas approchent. Une femme âgée tire la porte.

– Emilie ?

– Oui

– Je suis Jacqueline, sa mère. Suivez-moi.

Sa mère. Il avait une mère ? Bien sûr… Tout le monde a une mère mais pourquoi ne l’avais-je jamais rencontrée ? Je ne m’attarde pas. Je la suis. Le couloir est un peu sombre. L’escalier craque.  L’espace est confiné. Aux abords de la chambre, elle se retourne et murmure d’une voix étouffée.

– Il t’a attendu. Il t’a appelée. « Emilie,… » Ces derniers mots !

Et elle ajoute dans un sanglot :

– Mais il est parti. Il est … mort. A midi… enfin, un peu après.

Je suis anéantie. Trop tard. Je suis arrivée trop tard. Devant mon corps effondré, la femme m’enveloppe de ses bras.

– Il a laissé un paquet pour toi, chuchote-t-elle.

Le silence résonne. Ponctué de nos respirations, de nos larmes.

Alors, j’aspire d’un coup. Je me redresse, me dégage de ses bras et souffle fermement :

– Je ne veux pas rentrer dans la chambre. Je ne veux pas le voir. Je veux garder mes images intérieures. D’enfance et de joie.  De vie. Je ne veux rien changer.

Et sans attendre, je prends le paquet, dévale l’escalier, cours à ma voiture, et je m’effondre contre elle. Les larmes m’aveuglent. Et je comprends…

Midi et quart. Ta vie a jailli en moi à cet instant précis. Il n’y a pas de hasard.

Palazzo Nani

Palazzo Nani

L’air est lourd ce matin. Mon sac de courses me tord un peu le bras. Il reste encore les quatre étages à monter. Et cela, je le redoute à chaque fois. L’ombre près de l’entrée de l’immeuble me soulage un instant. Je relève la tête, hausse le regard, pas question de donner à voir ma fatigue. Je viens de croiser à l’instant une touriste, appareil de photo au poing. Que fait-elle dans ce quartier aux immeubles communs, aux pauvres cours sans charme. Je me le demande.

Moi-même, si je retrouve chez moi des souvenirs rassurants, je suis sans cesse à chercher mes repères perdus, à lire le contraste dans les yeux de mes voisins, à être incapable de tisser des liens avec eux. Pourtant mon immense solitude me pèse.

Ils m’appellent « La Nobile », sans trop connaître mon histoire. Sans doute mon chignon impeccable dont aucune mèche ne s’échappe, mes tailleurs stricts d’un autre temps, les accessoires et maquillage que je porte quelque soit l’heure ou les circonstances, mon pas alerte, digne, sans faille et mon regard haut même si je suis menue et fine, creusent l’écart et tiennent à distance. Et la distance stimule l’imagination, les rumeurs, les chuchotements sans fondements. Je le sais, mais qui puis-je ? S’ils savaient, ce serait encore pire peut-être !

Je suis née en 1946,  il y a 73 ans dans le palazzo Nani qui fait face au parc Sarvognan. Il borde le fondamenta di Cannareggio. Opulent édifice aux fenêtres hautes et sculptées, aux balcons de pierre, à la façade d’un blond-gris reposant et doux. Encore aujourd’hui sa noblesse faite de simplicité et d’équilibre est une référence dans les alentours. J’ai couru dans ses couloirs aux parquets cirés craquant sous mes pieds menus, j’ai ri en m’enroulant dans les lourds rideaux de brocart malgré les affectueuses gronderies de ma nourrice. De mes nourrices devrais-je dire, tant elles se sont succédées à mes côtés.

Ma mère est morte à ma naissance et mon père travaille sans relâche pour maintenir à flot l’usine familiale de Murano, malmenée par les années de guerre et de dictature. Je le vois peu, il s’intéresse peu à l’enfant que je suis. Si au moins j’étais un garçon, ce ne serait pas pareil.  Mais je suis une fille, choyée, gâtée, grandissant dans un palais aux escaliers de pierre sculptée, aux lustres et tapis de prix, avec précepteur, nourrices, maître d’hôtel, argenterie à tous les repas. Un quotidien hors du monde. Une prison dorée.

Mon premier choc est l’école. Le pensionnat devrai-je dire. J’ai 11 ans et je quitte mon univers bien connu pour une vie de groupe, de filles dont je ne sais rien, de règles et de promiscuité. Je regarde les sœurs engoncées dans leurs cornettes comme des êtres venant d’ailleurs. J’ai perdu le rire. Ma bouche se ferme. Mon père m’a à peine dit au revoir. Il m’a glissé un rapide baiser froid sur le front. Un soupir aux lèvres. Un chuchotement à l’oreille : « Tu lui ressembles tant » et il a disparu. Et il me manque car rien ici ne me plaît. Et personne d’autre que lui ne m’attend.

Au pensionnat, les filles me font peur. Je ne comprends pas leur codes, encore moins de quoi elles parlent. Les quelques privilèges que l’argent de mon père me procure, les rendent jalouses. Je suis l’objet de moqueries dès que professeurs et religieuses ont le dos tourné. Alors je me renferme, je ne veux pas montrer mon désarroi, mes pleurs, mon désespoir. Mon seul oxygène ? Les quelques vacances que je passe au palais. Et malgré l’absence de mon père, le silence de la maison, retrouver ce lieu, respirer Venise, m’apaise.

Evidemment mon père s’est remarié. Sans me prévenir. Et mon deuxième choc a été de me retrouver face à une belle-mère, jeune, belle, tolérant ma présence du bout de lèvres. La rupture avec mon père est consommée, je n’ai plus personne à aimer, alors même, que je ne sais pas réellement ce qu’est l’amour.

La bibliothèque du couvent m’a sauvé, avec la complicité de la sœur responsable, fermant les yeux, pour moi, sur les horaires et les règles du lieu. Je me suis réfugiée au milieu des livres, des heures durant. J’ai dévoré sans explications tout ce qui me passait entre les mains, j’ai englouti littéralement, romans, livres d’art, images d’ailleurs. Montagnes, campagnes, peintures, sculptures, histoire, anatomie, sciences… Je ne me suis rien interdit et personne d’autre ne l’a fait.

Je me suis dit que la vie ce n’est que cela sans doute, lire, découvrir, dessiner, imaginer puisque personne ne semble réaliser que moi aussi, j’ai une voix, des mots, des envies, des émotions. Rien, je ne suis rien pour personne. Je me suis donc raidie un peu plus. Cercle fermé entre moi et moi.

Au sortir du pensionnat à 18 ans, mon père n’a eu qu’une obsession. Me marier à celui qui pourrait le seconder puis lui succéder à l’usine. S’enchaînent fêtes et dîners en bonne société et de bonne compagnie. Rien qui entame ma solitude. Mais je ne suis plus une enfant et je réussis à m’échapper de temps à autre pour arpenter ma ville dont j’aime l’inconstance, la douceur, la fluidité.

Cette usine dont je suis exclue, cristallise tous les pensées de mon père, et conditionne tous ses projets. Elle m’intrigue. Un après midi, je réussis à prendre le bateau pour Murano, seule. Bien décidée à découvrir… je ne sais quoi en fait. Sans doute ce que mon père refuse de me transmettre, puisque je suis une fille. Nouveau choc, le quartier, pauvre, est habité par des familles aux visages durcis, aux enfants dépenaillés dans la rue. Mon pas, ralenti, ma silhouette élégante, complètement décalée, provoque, attire l’attention, on me regarde passer sans un mot, dans un silence opaque. Puis quelques femmes se risquent à cracher vers moi, violemment.

Et je prends peur, je repars en courant, poursuivie par quelques enfants enhardis. Le jeune homme du bateau m’a gardé près de lui le temps de l’attente. Perdue, en pleurs, une question danse dans ma tête : mais pourquoi, pourquoi, qu’ai-je donc fait pour cela ?

J’ai fini par céder à mon père. Sans véritable appui, que pouvais-je faire ? Le mariage a été… comment dire ? Un mariage comme tous ceux où l’on n’a que l’intérêt en commun. Ma liberté, je l’ai gagnée avec la vie culturelle de Venise, où la jeune femme en vue que je suis se doit de paraître.

J’ai rencontré Maria Lucia un jour de cocktail. Au bras de mon mari, je viens au vernissage de son exposition. Dès l’entrée, je me fonds dans sa peinture, comme un écho parfait à moi-même. Et aimer sa peinture, c’est forcément aimer Maria Lucia. Je n’y ai pas résisté. Le choc a été qu’elle m’aime en retour. Une amie. Je ne sais pas ce que c’est. Grâce à elle, à son amitié, mon prénom, Julietta, a pris vie, je sors enfin du cercle de moi à moi.

Au palais, mon salon impeccablement tenu et ma table réputée ont rassemblé artistes et écrivains. Mes longues heures de bibliothèque, mâtinée de bonne éducation ont fait merveille. Mon plaisir grandissant à chaque fois. Ma beauté est née dans le regard de mes hôtes, dans l’intérêt des conversations, dans la beauté de leurs œuvres. Et mes grossesses inachevées sont passées comme des points de suspension.

Mais un jour la révolte gronde à l’usine. Mon mari est incapable de gérer. Le mot faillite résonne dans nos murs. Un matin je découvre la fuite de mon mari, les derniers domestiques sur le départ, les ouvriers en colère. Je suis perdue. Alors honteuse de tout cela, honteuse de la faillite, honteuse de tout cet argent mal gagné et mal perdu, honteuse de cette vie où je suis restée spectatrice, je décide de fuir aussi. Je fais deux valises, emportant des habits, des souvenirs et mes bijoux. Je prends tout l’argent qu’il me reste. Et je pars sans laisser de traces.

Mon petit appartement près de l’église de la Madonna del Orto, est celui de Coletta Verdita. Julietta Nani est morte on ne sait où dans les brumes des fortunes malvenues. Je n’ai trouvé que ce moyen pour survivre à tout cela. Me tenir droite, digne et me taire, je n’ai appris que cela. J’ai vu dans le journal que Maria Lucia est partie à New York couronnée de succès. Elle est la seule qui me manque. Ma précieuse amie.

 

 

 

 

Burano

Rien ne pouvait laisser présager de le retrouver là, dans ces murs, cette chaleur, ces couleurs. Rien. Absolument rien.

Pour passer de Venise à Burano, petite île aux maisons colorées, la longue balade en vaporetto doublant les îles étirant leurs langues de terre, appelle plutôt à la mélancolie. Elle s’y est laissé prendre. Guettant l’oiseau, le coup de vent ou le pêcheur au cœur de la lagune. Recueillant cette autre couleur de Venise. Venise et ses îles, Venise et ses histoires, Venise multiple.

L’île éclate de couleurs. Et même du large, cette palette vive et puissante attire le regard. Elle imagine déjà baigner dans ce ballet muet, virevoltant, chatoyant. Pourtant, le premier contact la déçoit. Ce flot de touristes s’engouffrant dans un chenal préétabli bordé de boutiques l’agace. Et elle prend la première à gauche. Vite. Pour quitter la foule.

C’est dans le silence de cette ruelle écrasée de soleil, les rideaux des portes en envol, les volets soigneusement clos qu’elle a entendu sa voix râler contre ce tourisme de masse, cet exotisme surfait, insupportable. Et elle a souri. Car elle le voyait là, débordant d’énergie, sa chemise en lin blanc à moitié sortie du pantalon. Sa main prenant vigoureusement son épaule : « Viens, on va chercher un coin pour nous. Je refuse de t’embrasser ici. Si ce ne sont pas les touristes, Dieu sait qui nous guette derrière tous ces volets clos. Je me sens épié. Viens. Allons plus loin. »

Et d’un coup la chaleur l’a écrasée. Parce qu’il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là. Elle a cherché un petit muret ou un bord de quai pour asseoir son étonnement, son trouble. Rien. Ces façades aux couleurs si vivantes deviennent subitement des masques grimaçants. Et elle tremble. Pourquoi est-ce qu’il surgit là près d’elle alors que jamais ils ne sont venus ensemble ici, ni à Venise d’ailleurs. Puis il y a si longtemps. Tant d’années bien vivantes, bien remplies, sans lui, sans plus le manque de lui.

Elle s’écroule plus qu’elle ne s’assied au bord d’un tout petit canal. Paisible, isolé. Juste un vieil homme qui range son bateau et une femme accrochant subrepticement son linge au soleil. Et elle laisse monter son trouble. Cet amour-là n’est donc pas mort…. Si elle est honnête, elle le savait. Un diable ressort toujours de sa boite quand on l’enferme. A cet instant, elle aimerait tellement que ce soit plutôt un génie.

Le vent souffle un peu. Courant sur l’eau. Agitant un peu les bateaux. Elle reprend sa marche dans les ruelles. Un peu noyée. Et il revient. Son rire devant un carré de plantes mêlé de bricolage de couleurs un peu kitch. Un capharnaüm un peu enfantin. « Une annexe de la maison des sept nains ? ». Lui et elle complices comme toujours.

Et au gré des pas, toutes ces couleurs qui l’entourent, la rapproche de ce nous du passé.

Le violet éclatant. « Comme cet édredon en fausse soie brillante dans notre chambre d’hôtel en voyage. Quel fou rire !  Tu te souviens ? » Oh oui elle se souvient, de cette couleur vulgaire associée à du vert pomme pour faire design… comme du tendre moment qui a suivi.

La palette des rouges des vins goûtés si souvent ensemble. Il choisissait toujours le vin au restaurant. De cette habitude bien masculine de vouloir maîtriser la situation. Il fermait les yeux une fois le vin en bouche. Jusqu’au jour où elle l’avait traité de macho de ne pas solliciter son avis. Il l’avait laissée ensuite se dépatouiller avec les cartes des vins en la couvant d’un regard attendri.

Les orange,  accords de leurs corps caressés, emportés, arrimés, ancrés. Son regard , sa voix, sa peau… cette chaleur partagée. Ce choc de leur proximité. Liberté derrière les volets clos.

Ces déclins de bleus comme un défi au vent et au temps. Près du petit port, un amas improbable de filets voisine avec une vieille cage sous une planche vermoulue. Ce désordre des ports de pêche où un chat n’y retrouverait pas ses petits, mais le pêcheur oui. Et il reste près d’elle. L’eau et les bateaux, c’est tellement lui ! Tellement lui, l’œil au large, le sourire au lèvre quand la houle bouscule à la sortie du port.

Le jaune, perçant le regard de sa vigueur, de ce champ de tournesol dans la campagne. Nature flamboyante, éblouissement des sens lors d’une marche mémorable. Emotion partagée. Sans se toucher. Aucun besoin de cela.

Les beiges et ocres dans cette église romane, perchée au bout de l’escarpement. Surprise d’une répétition pour un mariage. Et cette voix fluide, chaude s’envolant sous la voûte et leurs mains nouées pour se laisser saisir par la beauté.

Le vert la renvoie au milieu des vignes. Il a emprunté un chemin interdit. Evidemment interdit… cela ajoute du piquant. Et le chemin monte, se creuse de trous, grimpe encore, s’arrête. Elle entend encore son rire triomphant en repartant en marche arrière après avoir savouré la richesse de la nature. Rien ne l’arrête.

Rien. Si ce n’est les circonstances qui ont signé la mort de ce nous…

Le soleil est haut. La chaleur est lourde.  Sa main n’est pas là. Sa voix s’est tue. Son corps s’est évanoui.

Comment fait-on pour étouffer un amour qui ne veut pas mourir ?

 

Esclavage

Le sillon creusé du malheur dessine les questions sur ton visage. Dans le noir de la cale malmenée par les coups sourds de l’océan, je ne peux oublier ton regard. Il sonde ces impossibles trahisons, ces départs improbables, ces routes sans retours. Et ce vent qui souffle encore et encore.

Entravés dans l’amoncellement des corps et des pleurs, nos regards sont nos épées, nos encres, nos flambeaux. Ils écrivent par-delà la révolte, la foi ancrée au plus profond de nos êtres, celle que rien ne peut réduire. Comme le souffle de ce vent vorace.

Ton regard est souverain, de ce royaume au bord des larmes, cueillant inlassablement cette pépite du cœur. Il porte l’audace de ce temps étiré à l’ampleur du désespoir, une audace de coureur de fonds, une audace de fer, une audace de feu.

Ce vent ennemi épuise nos corps. Pareil aux singes bruyants et fuyants, harcelant les plus fragiles. Ce vent ne répond pas à nos questions sans mots. Il est le silence de la brousse vide de nos larmes. Et il souffle, encore et encore, lave nos regards, soigne nos sillons de peur, avale le temps interminable. Devenant notre allié au chemin de patience, au creuset de l’espoir.

Ton regard me hante, il souffle la musique ténue d’une autre vie, d’un pied marchant sur une terre nouvelle, d’un chant aux accents d’une histoire, que toi seule peut encore raconter. Ton regard a conquis mon royaume au bord de sombrer. Sculptant nos corps, épousant nos désirs perdus, ouvrant un envol.

Ton regard me caresse, ma main te cherche, nos peaux s’épousent. Rien ne peut arrêter le triomphe de la vie, nous en sommes la preuve.

Aujourd’hui (nouvelle)

Aujourd’hui, rochers noirs et mer de soie.
Aujourd’hui je l’ai rencontrée. Isolée et calme, avenante et débordante, cachée et déployée, … j’ai rencontré mon île. Entre couleurs salées et odeurs chatoyantes, sable fluide et vagues filantes, j’ai trouvé ma place, mon cocon, mon refuge. C’est à moi, pour moi. Je ne veux rien d’autre et surtout, personne d’autre !
Merci.

Aujourd’hui, sable endormi et mer de feu.
Aujourd’hui, j’ai goûté l’aube naissante. Voir le soleil percer de la mer, pousser pour naître, nourrir de lumière la terre attentive,  a posé comme une braise en moi. Le jour qui m’attend me fait un peu peur. Et si je suis honnête, c’est surtout de moi que j’ai peur.
Allons.

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Blanc

L’air est blanc ce matin.
Blanc du cœur ralenti
Du lendemain voilé

L’air est blanc ce matin
Attente des pas de ton souffle
Des paroles criant le silence

L’air est blanc ce matin
Immuable page vierge
De l’écho de l’instant

L’air est blanc ce matin
Espérance écrite
Au chemin de mes pas

Paroles

 

Bien au delà des mots, il dit.

Regard posé, pause du temps,

Doigts déliés, liens du silence.

Raideur apaisée, espace ouvert,

Guettes l’infime, cueilles l’anodin.

 

Le corps dit, les gestes parlent.

L’instant bavard porte en lui-même

Une source bruissant.

 

Rien au repos ne s’endort, ne se tarit,

Intensité du temps ralenti,

Vigueur des désirs réveillés

Clarté des songes entendus.

Bien au-delà des mots, il dit.

 

 

Les archives des rêves

Labyrinthe infini, caverne introuvable.

Un souffle immense porte mon esprit

Couleurs explosives, gestes improbables.

 

D’étranges accrochages de mots et de lueurs

D’images et de visages peuplent ma nuit

Les rivages des songes coulent

Histoire des jours, jours de labeurs,

Heures de douleur, murmure d’antan.

 

Chemin impossible, ma tête chavire

Raideur bousculée, raison aspirée,

Je lâche prise,

 

Porte battante des frayeurs heureuses

Gouffre glissant des saveurs inconnues

Le tunnel ouvre la caverne,

J’habite enfin mes rêves.