Pousser la porte

Pousser la porte ? un effort surhumain. Comment affronter les regards, les mots. Trouver ses propres paroles. Rester debout. Surhumain. En toi, le socle est fracassé de trahisons, de mots oubliés, de regards façades, de lassitudes. Des bribes se disent encore mais si calfeutrées.
Pousser la porte est surhumain. Repartir à la rencontre, c’est sortir de son trou le petit reste d’espoir caché, briser le mur de la peur. Celui qui t’a fait passer des centaines de fois devant cette porte, avec des gestes muets et un pas sans arrêts possibles.
Pousser la porte a été un cadeau, de celui qui croit encore pour toi et en toi. Ton cadeau aussi pour un autre. C’est parfois un peu plus urgent que pour soi-même.
Ta main tenait la sienne quand tu as poussé la porte. Plus petite, serrée dans tes doigts. Enlacée à toi comme le seul verrou possible. Et derrière la porte ouverte, personne n’a regardé ta vie claudicante, tes pas silencieux, tes blessures encore ouvertes. Le bonjour était pour toi, ta main sur la porte et un bout d’espoir dans les yeux. La rencontre, simplement.
Il y a eu des jours et des jours, des cafés, des matins, des heures, des minutes. Pousser la porte est devenue une survie, un soulagement, une envie, un plaisir, une joie. Et ton regard venait de loin en réponse à ma question : « il est où ton rêve ? ». Ta réponse a jailli : « dans ce moment, là, où je peux te faire confiance . Je n’y croyais plus.».

Tricoter serré. Les mailles tirées, enroulées, croisées, nouées. Tricoter la vie, les liens, toi avec moi, nous avec lui, et lui et eux et nous… Ton regard, clair de lumière, pétillant, en dit long sur les mailles rapprochées qui te lie maintenant à la vie.

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Je déploie lentement mes jambes croisées. Mon regard se lève. Il caresse le mur, là, au fond du salon. Chacun de vous a suspendu son attente, sentant mon attention courir de l’un à l’autre. Je peux presqu’entendre vos appels, vos espérances… Il y a comme un bruissement de l’envie, un envol, une aube…

Je savoure cet instant indéfini, cet imprévisible possible. Je le fais même durer. Guettant quand l’impatience de l’appel prendra le dessus, de choisir l’un d’entre vous.

Aujourd’hui, j’irai vers l’égaré. Installé, non… Lire la suite

La liste des silences qui m’ont parlés…

Aube

J’avais envie de me lever seule en ce matin de voyage. Aussi, je t’ai laissé te préparer avant moi, guettant le bruit sec de la porte, en gardant les yeux clos. Seule. Avec la musique de bruits inconnus chatouillant mes oreilles.

Puis, je me lève, m’habille rapidement et me glisse dans les couloirs de l’hôtel. Dehors, le cloître médiéval est nimbé d’une chaleur fragile. L’aube a des accents dorés. Mes pas glissent sans bruit sur les pierres ancestrales. Une grande porte de bois cloutée me fait face, elle m’appelle. Je la pousse avec curiosité. Alors, le temps plonge. La chapelle que je découvre, respire la paix. Ses colonnes parlent de notes, de prières et de vie. Les voûtes résonnent de chants inconnus.

Mon corps se nourrit des chemins inscrits là. Instant arrêté, ouvert, bavard. Je savoure le décalage avec ma vie. Cet écart qui lui donne en cet instant, toute son ampleur.

 

Émotion

Aujourd’hui, c’est un jour culturel. Exposition d’une amie. Œuvres multiples, discours croisés, entrer dans une expo, c’est d’abord un flot. Une multitude. Puis au rythme des pas, c’est un engagement particulier, un dialogue plus intime.

C’est le troisième tableau de la série qui a ouvert le silence. Une rue qui part en tournant, un jeune garçon finement éclairé par un rayon famélique, une sorte de désert urbain qui crie solitude et misère. Et me voilà ailleurs.

Rien de ce qui m’entoure ne m’atteint plus. Mes pas foulent le bitume, cueillant la chaleur furtive. Le silence pesant de la rue explose en moi. Le jeune garçon abattu appelle ma main chaleureuse. Émotion gratuite qui s’échappe de toute obligation. Saveurs des couleurs, de l’équilibre, de la justesse. Echos de bruits imaginés. Une peinture qui me parle. Je l’écoute.

 

Départ…

La maladie est notre quotidien depuis quelques mois. Et si nous en parlons peu, elle a tout envahi. A coups d’odeurs de désinfectants, de roulements grinçants de brancards, de décomptes obstinés d’appareils de mesures ou de mots feutrés par les questions sans réponses. Toute notre vie s’y trouve maintenant engloutie.

Depuis quelques jours, tu vas moins bien. Tu dois porter le masque à oxygène de plus en plus souvent. Et je ne sais qui, de toi ou de moi, cherche le plus à cacher sa peur. Une sincérité affaiblie qui nous éloigne l’un de l’autre. Les mots sont posés, un peu vides. Les gestes mécaniques nous sauvent de l’instant.

Ce matin, je dois respirer fort, pour trouver la force de pousser la porte de ta chambre d’hôpital. Mon entrée discrète ne te réveille pas. Je vois au mouvement régulier du drap que ton sommeil est paisible. Je m’assieds sur le lit. Et je ne résiste pas à poser ma main sur la tienne.

Doucement tes yeux s’ouvrent. Les mots sont inutiles. Regards croisés qui portent autant de peur que d’amour, d’envies que de regrets, mais surtout une incroyable vérité de l’instant, née de nos fragilités dénudées.

Si tu dois partir, tu le peux. Tout a été dit.