Et si…

Quand regarder votre enfance, c’est l’antre noire, sans lumière, sans filtres où rien de transparaît ne parle ni se tait.

C’est ça mon nom

Quand le vent balaie les rochers, transporte le sable, rugit votre peine, croque les vagues, lave la mer… et vous.

C’est ça mon nom

Si l’aube sort de sa torpeur et pose le jour en espoir, vous enveloppe de son sommeil évanoui, ronronne au coin du café.

C’est ça mon nom

Si cette main caressante, exploratrice, poignante glisse. Aux mots de votre peau. En un indéfini interminable. Sans autre langage que le plaisir

C’est ça mon nom.

Et si le brin d’herbe, l’épervier, les gravillons, Et si l’âtre gorgé de feu, Et si la terre grasse à mes mains, Et si le lézard immobile, Et si le bourgeon, l’abeille, la limace vorace, Et si le souffle du sol, la fermeté du ciel,

C’est ça mon nom.

Alors je reste.

A la manière de Charles Brautigan

Portrait 7

A la terrasse du café, Henri Schumm regardait la place du village déserte et se roula une cigarette. L’arrivée d’Elon Grosbla, un voyou notoire, le fit sursauter. Henri Schumm remarqua qu’il était moins négligé que d’ordinaire. Il lui demanda: « Auriez-vous du feu ? Non, allez chier. » Et Elon Grosbla entra à l’intérieur du café.

Debout à la terrasse déserte du café, Henri Schumm ressentit une bouffée de solitude devant la place vide. Machinalement, il prit une cigarette. L’arrivée d’Elon Grosbla le surprit dans ses pensées grises. Cet homme l’inquiétait comme toujours. Devant sa tenue propre, nette, il se sentit l’audace de lui demander du feu. Son rejet grossier et son regard furieux lui fit peur. Soulagé de le voir entrer dans le café sans s’occuper de sa question, Henri tira sur sa cigarette sans feu, avant de la remettre dans sa poche.

Sur le bord de la place déserte, Henri Schumm ruminait. Rien d’autre que le vide, cette angoisse noire qui ne le quittait plus.  Même la fuite ne lui apparaissait pas possible et pourtant, il en aurait tellement envie. Laisser derrière lui ces mensonges, ces cris. L’arrivée d’Elon Grosbla agit sur lui comme une décharge. Lui, si tôt le matin ! Et bien habillé ! C’était encore plus inquiétant. Sans  réfléchir, il lui demanda du feu. Mais pourquoi donc avait-t-il fait cela ? Il en trembla subitement. Heureusement, son refus violent ne s’accompagna que d’un regard noir. Rien d’autre, avant d’entrer dans le café. Henri Schumm soupira. Avec le sentiment d’avoir frôlé un nouveau drame.

Encore la place vide, encore lui, seul sur la terrasse du café, comme un pestiféré. Henri Schumm ne put réprimer l’angoisse qui l’envahissait, encore. D’avoir été victime dans le drame qui avait secoué tout le village. D’avoir été accusé à tort. Il n’avait jamais compris d’où venaient les cris. Comment toute maison fermée quelqu’un avait pu rentrer. Nulles traces. Et lui dans la pièce à côté. L’arrivée d’Elon Grosbla l’électrisa. L’instinct qui le poussa à l’interpeller tenait de l’énergie du désespoir. La marque de l’injustice. Comme pour savoir enfin. La réponse grossière d’Elon Grosbla, son regard de feu, sans déferlement de violence, portait une retenue improbable. Et en le regardant entrer dans le café, Henri sut. Cela lui suffit. Il alluma sa cigarette.

Pousser la porte

Pousser la porte ? un effort surhumain. Comment affronter les regards, les mots. Trouver ses propres paroles. Rester debout. Surhumain. En toi, le socle est fracassé de trahisons, de mots oubliés, de regards façades, de lassitudes. Des bribes se disent encore mais si calfeutrées.
Pousser la porte est surhumain. Repartir à la rencontre, c’est sortir de son trou le petit reste d’espoir caché, briser le mur de la peur. Celui qui t’a fait passer des centaines de fois devant cette porte, avec des gestes muets et un pas sans arrêts possibles.
Pousser la porte a été un cadeau, de celui qui croit encore pour toi et en toi. Ton cadeau aussi pour un autre. C’est parfois un peu plus urgent que pour soi-même.
Ta main tenait la sienne quand tu as poussé la porte. Plus petite, serrée dans tes doigts. Enlacée à toi comme le seul verrou possible. Et derrière la porte ouverte, personne n’a regardé ta vie claudicante, tes pas silencieux, tes blessures encore ouvertes. Le bonjour était pour toi, ta main sur la porte et un bout d’espoir dans les yeux. La rencontre, simplement.
Il y a eu des jours et des jours, des cafés, des matins, des heures, des minutes. Pousser la porte est devenue une survie, un soulagement, une envie, un plaisir, une joie. Et ton regard venait de loin en réponse à ma question : « il est où ton rêve ? ». Ta réponse a jailli : « dans ce moment, là, où je peux te faire confiance . Je n’y croyais plus.».

Tricoter serré. Les mailles tirées, enroulées, croisées, nouées. Tricoter la vie, les liens, toi avec moi, nous avec lui, et lui et eux et nous… Ton regard, clair de lumière, pétillant, en dit long sur les mailles rapprochées qui te lie maintenant à la vie.

Esclavage

Le sillon creusé du malheur dessine les questions sur ton visage. Dans le noir de la cale malmenée par les coups sourds de l’océan, je ne peux oublier ton regard. Il sonde ces impossibles trahisons, ces départs improbables, ces routes sans retours. Et ce vent qui souffle encore et encore.

Entravés dans l’amoncellement des corps et des pleurs, nos regards sont nos épées, nos encres, nos flambeaux. Ils écrivent par-delà la révolte, la foi ancrée au plus profond de nos êtres, celle que rien ne peut réduire. Comme le souffle de ce vent vorace.

Ton regard est souverain, de ce royaume au bord des larmes, cueillant inlassablement cette pépite du cœur. Il porte l’audace de ce temps étiré à l’ampleur du désespoir, une audace de coureur de fonds, une audace de fer, une audace de feu.

Ce vent ennemi épuise nos corps. Pareil aux singes bruyants et fuyants, harcelant les plus fragiles. Ce vent ne répond pas à nos questions sans mots. Il est le silence de la brousse vide de nos larmes. Et il souffle, encore et encore, lave nos regards, soigne nos sillons de peur, avale le temps interminable. Devenant notre allié au chemin de patience, au creuset de l’espoir.

Ton regard me hante, il souffle la musique ténue d’une autre vie, d’un pied marchant sur une terre nouvelle, d’un chant aux accents d’une histoire, que toi seule peut encore raconter. Ton regard a conquis mon royaume au bord de sombrer. Sculptant nos corps, épousant nos désirs perdus, ouvrant un envol.

Ton regard me caresse, ma main te cherche, nos peaux s’épousent. Rien ne peut arrêter le triomphe de la vie, nous en sommes la preuve.

En Flamme

Lourdes

Elles sont comme enfermées, sans gestes, sans chemin. Plantées par une main inconnue. Portées aussi par le fer qui les dresse. Traversées par cette mèche invisible, discrète et allumeuse. Gardiennes fragiles de secrets sans noms.

Messages sans mots, fondant de désirs ou d’espoirs démesurés.

Cet espoir, comme une vague qui, en flux et reflux, vient combattre mes doutes obstinés, mes lâchetés banales. Combats de fourmis en batailles silencieuses.

Raideurs fragiles et éphémères pointant vers le ciel, la flamme et la lumière de l’envie, de la patience. Je suis debout comme elles. Pourtant, je déteste la raideur. Celle sans oxygène, sans portes de sortie. Mon corps maladroit porte pourtant cette mèche malmenée de l’humain que je rallume sans cesse.

Un souffle de rage peut m’éteindre, un autre me courber un instant. Une tendresse imprévue me fera fondre un peu, redonnant une petite place à un amour, flambant neuf à chaque fois. Je dégouline de peur, parfois, je me creuse de la tristesse entrevue, de la rageuse impuissance sur laquelle je m’empale.

Pourtant, je me dresse obstinée et éphémère avec d’autres, comme moi, plantés sur la terre. Les flammes dansent en boucles inédites. C’est toujours neuf le bonheur qui fait danser, les rives qui se lâchent, les décors qui bougent. Vague de plaisir qui réveille le sable endormi.

Elles veillent dans la nuit, l’une plus fatiguée que l’autre, l’une plus tordue que l’autre, l’une plus grande que l’autre.

Peut-être que chacune est un de mes jours, un de mes espoirs, une de mes humeurs ? Je suis là dans la lumière fragile de ces bougies levées, partagée, fascinée, invitée, à ne jamais cesser de brûler.

Imaginons

Un vent affolé au gras du rocher

Coule en échos déchaînés

Écho de mon cri, emporté en rafale

Pas mesurés dans le sable déchiré

Folie de granit gardien du temps

 

Mains nouées au risque de la tempête

Yeux lavés par la bourrasque folle

Minute vierge inspirée ravinée

Temps du tout, inscrit à l’instant.

Cousu de fil blanc

Tu es ma petite main
Aux poings fermés
Le matin du jour
Où je suis née de toi
 
Tu es ma petite main
Aux doigts qui se nouent
A mon doigt gouvernail
Pour le courant inconnu
 
Tu es ma petite main
Ourlant de ton rire
L’instant empesé
L’enrobant de ta joie
 
Tu es ma petite main
Au tracé hésitant
Explorant chaque instant
Comme un trésor débordant
 
Tu es ma petite main
Glissant l’au revoir impatient
D’une douceur masquée
Pour courir vers les tiens
 
Ourle et cours petite main
Bâti chaque pan
De ton manteau de voyage
Demain est là
Pour toi
Cousu de fil blanc

Instants…

Ondée de ta main
Mon corps frissonne.
Une paume chemine,
Velours bavard de ma peau
Sein cueilli, ventre habité
Chaleur en alerte.
Insistant, conquérant, intime
Ton corps comme un feu.
Braise incandescente ouverte en moi
qui se nourrit de ton voile.
Une vague, une ampleur.
Envie de toi, envie de nous.