Etre là, juste là

L’impression soudaine à ce moment précis est que le monde s’arrête de tourner dans le même sens. Il a juste égrené quelques mots. Juste cela. Froidement. Devant moi. Et plus rien ne sera plus jamais pareil. Tout bascule. Mon corps figé essuie la tempête presque sans signes particuliers. Ma voix tremble peut-être un peu. A peine. Mes mains, posées sur le bureau, sont immobiles. Mon dos appuyé sur le dossier de la chaise.

J’ai juste le sentiment qu’il n’y a plus d’air, plus de vie, plus de respiration. Asphyxie totale. Je ne suis même plus très sûre d’encore connaître mon nom. Ni même où est la porte. Le verdict est là. La mort et son décompte précis. Les constats imparables. Et ce feu en moi. Feu ou lave incandescente. Je ne sais pas bien. Tout brûle en moi.

Je sors du bureau. Et là, tout craque. Les arbres du jardin sont les témoins de mes cris, reçoivent mes coups rageurs sans broncher, cueillent mes mots hachés, perdus, incrédules…

Incrédule ? Pas vraiment. Au creux de cet incendie intérieur. Je sais en fait. Comme une sorte de macabre évidence en moi… C’est fini et ça ira vite ! Le temps très court des jours infiniment longs a commencé.

Et j’y serai seule. Solitaire. Malgré les attentions et les amitiés.

Seule à porter ces mots-là. Définitifs. Cette certitude intérieure qui ne peut être dite et que personne ne peut réellement entendre. Comme un chemin de traverse, invisible des autres… pour tenir, ne pas lâcher, ne pas sombrer.

Encore aujourd’hui, rien ne peut effacer cet instant. Il est ce que je sais du basculement, de l’évidence, de la douleur la plus vive, de l’impuissance la plus totale… et dans le même temps du choix le plus fort, le plus lumineux : celui de vivre malgré tout.

Cela peut paraître une évidence de vivre et cela ne l’est pas. Jusque là la vie avait une couleur simple et fluide. Balade dans la campagne parsemée de fleurs, de jolis paysages, de douces rencontres et de découvertes riches. De cailloux aussi, de cul de sac, de chutes ou de fossés un peu arides que je qualifiais facilement de tragiques ou de noir profond. Mais je ne savais rien. Vraiment rien. Ce jour-là, j’ai expérimenté ce sentiment violent et douloureux de devoir affronter la mort et dans le même temps choisir de vivre. Avec un sentiment coupable de me désolidariser voire de trahir.

Et dès la fin de l’opération c’est devenu cruellement concret. Il a fallu protéger parents et enfants, rassurer, porter des mots d’espoir et de vie quand la résonnance intérieure était tout autre. Il a fallu être là, cajoler, soutenir, aimer, parler, douter aussi… rire parfois aussi. Il a fallu aussi chercher un petit espace de lumière et d’air à moi. Etrange sentiment que celui-là. Soutenir cette vie commune de 25 ans, combattre la maladie, c’était aussi me créer un coin de jardin secret, très secret, très personnel… comme des prémices de cette vie solitaire qui sera la mienne ensuite.

Plus tard.

J’avais toujours imaginé que prendre un chemin de traverse était une sorte d’échappée romantique. On choisit de partir et on laisse derrière soi la grisaille pour aller vers le soleil. J’ai compris ce jour-là, et les jours suivants et encore suivants, que le choix est à la fois plus infime, plus discret, plus enfoui et plus essentiel. Même contrainte. J’ai bien choisi ce jour-là une nouvelle voie. La route de l’instant présent.

Ce choix-là m’a donné de peser mes mots, mes regards. De bâtir un petit espace pour me protéger. De garder l’amour sous toutes ses formes, même si l’une d’entre elles s’en allait. Chaque situation m’ a obligée, ouverte à une vérité, une réponse, une présence pleine et entière. Le temps était compté. Sa valeur était dans la qualité de l’instant. Richesse et fragilité avouée. Ne pas forcément combattre ce que l’on ne comprend pas. Accepter l’impossible comme le plus humble. Etre là. Vraiment là. Jusqu’au bout.

Il n’y a pas d’autre chemin. Je suis habitée par cela. Je l’emprunte chaque jour, chaque matin.

Etre là. Vraiment là. Juste là.

Un jardin extraordinaire

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Raideur mécanique d’une nurse amidonnée, poussant d’un pas militaire le landau à grosses roues. Le sable écrasé à chaque pas supporte stoïquement, sans murmures et sans cris. Y a-t-il autre chose à faire ?

Le banc aux rondeurs de bois et à la peinture écaillée, rêvasse de ses splendeurs d’antan. Il voit avec épouvante s’approcher trois bonnes grasses grand-mères aux beaux gros bras blancs qui croquent trois gros radis. Ses lattes grincent sous le poids, mais il se tait. Y a-t-il autre chose à faire ?

Le buis qui longe le chemin a encore les branches endolories de la taille d’hier. Où sont les fragiles petites pousses qui s’échappaient de la haie ? En sac, en poubelles, en fumée ? Tout doit donc être taillé, rectifié, ajusté, aligné, contrôlé ? Le buis soupire. Y a-t-il autre chose à faire ?

Rien sans doute, ou alors, quand tous ces importuns sont partis et que Vasco le gardien ferme les grilles pour la nuit …

Ce soir, Vasco a fermé le parc sans voir que nos trois grands mères étaient toujours là, passées du banc aux fourrés pour mieux papoter. Leurs beaux gros bras blancs animés d’une danse singulière au rythme des mots au débit ininterrompu. Prises dans le flot de paroles, elles n’ont rien vu, quand soudain…

Le buis s’est étiré en baillant, le sable a soufflé ses grains en une danse, le banc a souri, le tilleul a chatouillé le chêne, les rosiers ont rangé leurs épines, les canards ont dressé la table. Un parfum de lilas, une musique de renoncule, un gâteau de murmures, une corbeille de soleil couchant, des pétales à croquer, des trilles pour danser, parfum de fête, parfum de liberté.

Et voilà nos trois grands mères aux beaux gros bras blancs, embarquées bien malgré elles dans la fête. Sans coup férir, l’une a enlacé le tilleul pour une danse chaloupée, l’autre a lancé une sérénade soutenue par les cygnes et la troisième a sorti timidement de son sac, les gros radis qu’il lui reste pour que d’improvisée, la fête soit partagée.