Voeux

Et il y a toujours cette incertitude du matin
de ce que sera le jour, sa couleur, sa musique…
Quel souffle emportera le feuillage de nos peurs,
les entailles de nos doutes ?

Rien n’est écrit sur l’écorce creusée
juste la trace de la nuit sur les lèvres de son bois
juste le geste effréné des branches vers le jour
juste l’insolente mélopée des feuilles sous la brise.

Sous le couvert de l’aube, la danse des ombres inconnues
ouvrira nos voix, dessinera nos pas
comme le sifflement des nuages emportés par la sève.

Et dans sa course, la rivière portera une douceur
à la joie de nos rires, à nos mains enlacées,
à la lumière ajourée de nos silences,
aux accents acidulés, tenaces, cocasses aussi, de nos amitiés,
à la méticuleuse audace de nos tendresses,
à l’élan inestimable, improbable, imprévu de nos amours
encore et encore malgré tout!

Belle route au long de 2020….

Burano

Rien ne pouvait laisser présager de le retrouver là, dans ces murs, cette chaleur, ces couleurs. Rien. Absolument rien.

Pour passer de Venise à Burano, petite île aux maisons colorées, la longue balade en vaporetto doublant les îles étirant leurs langues de terre, appelle plutôt à la mélancolie. Elle s’y est laissé prendre. Guettant l’oiseau, le coup de vent ou le pêcheur au cœur de la lagune. Recueillant cette autre couleur de Venise. Venise et ses îles, Venise et ses histoires, Venise multiple.

L’île éclate de couleurs. Et même du large, cette palette vive et puissante attire le regard. Elle imagine déjà baigner dans ce ballet muet, virevoltant, chatoyant. Pourtant, le premier contact la déçoit. Ce flot de touristes s’engouffrant dans un chenal préétabli bordé de boutiques l’agace. Et elle prend la première à gauche. Vite. Pour quitter la foule.

C’est dans le silence de cette ruelle écrasée de soleil, les rideaux des portes en envol, les volets soigneusement clos qu’elle a entendu sa voix râler contre ce tourisme de masse, cet exotisme surfait, insupportable. Et elle a souri. Car elle le voyait là, débordant d’énergie, sa chemise en lin blanc à moitié sortie du pantalon. Sa main prenant vigoureusement son épaule : « Viens, on va chercher un coin pour nous. Je refuse de t’embrasser ici. Si ce ne sont pas les touristes, Dieu sait qui nous guette derrière tous ces volets clos. Je me sens épié. Viens. Allons plus loin. »

Et d’un coup la chaleur l’a écrasée. Parce qu’il n’est pas là. Bien sûr qu’il n’est pas là. Elle a cherché un petit muret ou un bord de quai pour asseoir son étonnement, son trouble. Rien. Ces façades aux couleurs si vivantes deviennent subitement des masques grimaçants. Et elle tremble. Pourquoi est-ce qu’il surgit là près d’elle alors que jamais ils ne sont venus ensemble ici, ni à Venise d’ailleurs. Puis il y a si longtemps. Tant d’années bien vivantes, bien remplies, sans lui, sans plus le manque de lui.

Elle s’écroule plus qu’elle ne s’assied au bord d’un tout petit canal. Paisible, isolé. Juste un vieil homme qui range son bateau et une femme accrochant subrepticement son linge au soleil. Et elle laisse monter son trouble. Cet amour-là n’est donc pas mort…. Si elle est honnête, elle le savait. Un diable ressort toujours de sa boite quand on l’enferme. A cet instant, elle aimerait tellement que ce soit plutôt un génie.

Le vent souffle un peu. Courant sur l’eau. Agitant un peu les bateaux. Elle reprend sa marche dans les ruelles. Un peu noyée. Et il revient. Son rire devant un carré de plantes mêlé de bricolage de couleurs un peu kitch. Un capharnaüm un peu enfantin. « Une annexe de la maison des sept nains ? ». Lui et elle complices comme toujours.

Et au gré des pas, toutes ces couleurs qui l’entourent, la rapproche de ce nous du passé.

Le violet éclatant. « Comme cet édredon en fausse soie brillante dans notre chambre d’hôtel en voyage. Quel fou rire !  Tu te souviens ? » Oh oui elle se souvient, de cette couleur vulgaire associée à du vert pomme pour faire design… comme du tendre moment qui a suivi.

La palette des rouges des vins goûtés si souvent ensemble. Il choisissait toujours le vin au restaurant. De cette habitude bien masculine de vouloir maîtriser la situation. Il fermait les yeux une fois le vin en bouche. Jusqu’au jour où elle l’avait traité de macho de ne pas solliciter son avis. Il l’avait laissée ensuite se dépatouiller avec les cartes des vins en la couvant d’un regard attendri.

Les orange,  accords de leurs corps caressés, emportés, arrimés, ancrés. Son regard , sa voix, sa peau… cette chaleur partagée. Ce choc de leur proximité. Liberté derrière les volets clos.

Ces déclins de bleus comme un défi au vent et au temps. Près du petit port, un amas improbable de filets voisine avec une vieille cage sous une planche vermoulue. Ce désordre des ports de pêche où un chat n’y retrouverait pas ses petits, mais le pêcheur oui. Et il reste près d’elle. L’eau et les bateaux, c’est tellement lui ! Tellement lui, l’œil au large, le sourire au lèvre quand la houle bouscule à la sortie du port.

Le jaune, perçant le regard de sa vigueur, de ce champ de tournesol dans la campagne. Nature flamboyante, éblouissement des sens lors d’une marche mémorable. Emotion partagée. Sans se toucher. Aucun besoin de cela.

Les beiges et ocres dans cette église romane, perchée au bout de l’escarpement. Surprise d’une répétition pour un mariage. Et cette voix fluide, chaude s’envolant sous la voûte et leurs mains nouées pour se laisser saisir par la beauté.

Le vert la renvoie au milieu des vignes. Il a emprunté un chemin interdit. Evidemment interdit… cela ajoute du piquant. Et le chemin monte, se creuse de trous, grimpe encore, s’arrête. Elle entend encore son rire triomphant en repartant en marche arrière après avoir savouré la richesse de la nature. Rien ne l’arrête.

Rien. Si ce n’est les circonstances qui ont signé la mort de ce nous…

Le soleil est haut. La chaleur est lourde.  Sa main n’est pas là. Sa voix s’est tue. Son corps s’est évanoui.

Comment fait-on pour étouffer un amour qui ne veut pas mourir ?

 

L’odeur de moisi

L’odeur de moisi a disparu un jour. Brusquement. Je ne sais pas pourquoi.

Elle me poursuivait depuis toujours comme celle âcre d’une vieille armoire que l’on ouvre après un long sommeil. Petite, j’en avais presque peur. Comme d’un démon qui me collait à la peau et défigurait mon visage, mon corps, ma peau. J’en avais honte comme d’une tare. Persuadée qu’elle me précédait en tout lieu, faisant reculer les autres … et moi en premier.

En grandissant, j’ai appris à m’en différencier. A m’en écarter. Lui tenant même des discours véhéments : « Eloigne-toi de moi. Je ne suis pas toi. Je ne suis ni rance ni aigre ni insidieuse. Va-t-en !». Ca, c’était les jours de combat, ceux où, sûre d’un peu de ma valeur, j’essayais d’être fière de moi. Prenant la colère pour chevalier face à cette ombre indésirable.

Les jours creux, au découragement pesant, je virais à la supplication : «  Je t’en supplie, éloigne de moi ce voile de moisi. Je crois que j’y pourris. Ce que je suis s’y décompose. Je me perds. Je t’en prie, éloigne-toi de moi. ». Je ne comprenais pas. Pourquoi moi et seulement moi, portais ce calvaire d’odeur désodorante.

Un jour je l’ai rencontré. Lui. Le corps massif, la figure ronde, les yeux vifs. Souple et agile. Surprenant. Et j’ai aimé son impatience, son impertinence. J’ai aimé ses mots attentifs, ses émotions habitées. J’ai aimé sa cuisine épicée et sa gourmandise. Je l’ai aimé, lui, rien que lui. Et il m’a aimé, moi et mes incertitudes. Moi et mon odeur de moisi.

J’ai même voulu le prévenir, un jour. Pour que déçu et outré, il ne parte pas en laissant la porte ouverte avec un grand courant d’air froid. Et il a ri. De ce rire qui le secoue tout entier. « Mais moi aussi j’ai une odeur qui me suit. Une odeur de voyage et de sable, de vent et d’agrumes. C’est l’ombre de la terre, née du monde des senteurs pour chacun de nous depuis des millénaires. Mais tout le monde l’a oublié ! »

Je suis restée interdite. Le monde des senteurs ? Aujourd’hui, plus souvent emprisonné en bocaux, prisonnier de nos modernités pressées que libre ou volage. Mais après tout, pourquoi pas.

Et je me suis glissée dans cet amour comme dans des chaussettes à bouclettes. Je me suis abandonnée à la chaleur de cette tendresse, au feu de ces rires, à la musique de ces mots. Je me suis sentie plus riche, plus parfumée, plus vivante. Et je l’ai peu à peu oubliée mon odeur de moisi. Je pouvais enfin traverser des rivières, portées par de petits galets sans plus craindre de tomber à l’eau. J’avais cessé de me battre contre un fantôme. Je bataillais pour la vie.

C’est quand elle a cessé, d’un coup, que tout cela m’a sauté au visage comme une bourrasque folle.

Je marche sur le gravier du cimetière. Je suis un cercueil. Celui de ma mère. La foule recueillie rythme son pas sur le mien. L’adieu est fait. Le temps est fini. La corde est rompue. L’air porte les effluves parfumés des couronnes et bouquets du jour, l’acre odeur du tapis de feuilles tombées, l’humidité nourrie de la terre après la pluie. Et là dans ce bruyant bouquet d’odeurs, une seule manque. Celle que j’ai tant cherchée à fuir ou à bannir.

Est-ce une amie ou un démon que j’ai perdu ? Un défenseur ou une ennemie qui m’a quitté ? Peu importe. Je leur ai dit au revoir à toutes les deux. Et j’ai continué mon chemin.

Je voudrais

Je voudrais

Cette couleur d’amour  qui manque à ma palette
Ce souffle de toi pour balayer mes doutes
Cette vérité que nos mots ne portent plus
Ce brin d’envies impossibles pour nourrir nos matins.

Je rêve d’aubes nouvelles, de rires imprévus,
de forges rougeoyantes, de paroles fulgurantes,
de bulles de bonheur qui éclatent aux visages.

Gestes anodins, préparatifs en coulisses,
Bruits de sourdines, mains invisibles.
La fête se pare de milles secrets,
que je voudrais vous cacher pour mieux vous les offrir.

Tendresse particulière…

Ce matin, je marche dans la grisaille parisienne. Attente au feu. La bretelle venant de la voie rapide vomit un flot incessant de voitures impatientes. L’air est gris de poussière, sursaturé de bruits de moteurs. Agression matinale banale.

Au vert, je traverse et entame le passage bétonné pour passer sous le périphérique.

Et là, au milieu, adossés au mur, quatre sacs de courses rouges, ventrus, pleins, tranchent l’espace.

Et là, au milieu, sur les sacs rouges, une jeune maman et son fils, assis, tout entiers absorbés l’un par l’autre.

Il a trois ans, au plus. Et il raconte, bavarde, explique. Sa main, accrochée à un biscuit voltige en tout sens. Les yeux de sa maman brillent de tendresse et d’écoute. Et son éclat de rire à la conclusion de l’histoire illumine l’ambiance.

Enfin, pour moi, là, dans ce matin gris. Car personne d’autre ne regarde cette maman assise avec son petit sous un périphérique hurlant. Vivre à la rue ne se regarde pas.

Alors jaillit en moi, le visage de mes deux petits fils, si proches en âge de ce petit-là. Ils profitent de la même tendresse et de la même écoute mais dans d’autres lieux tellement plus sereins.

Et je sais pourquoi je me bats avec d’autres pour que cela cesse.

La liste des silences qui m’ont parlés…

Aube

J’avais envie de me lever seule en ce matin de voyage. Aussi, je t’ai laissé te préparer avant moi, guettant le bruit sec de la porte, en gardant les yeux clos. Seule. Avec la musique de bruits inconnus chatouillant mes oreilles.

Puis, je me lève, m’habille rapidement et me glisse dans les couloirs de l’hôtel. Dehors, le cloître médiéval est nimbé d’une chaleur fragile. L’aube a des accents dorés. Mes pas glissent sans bruit sur les pierres ancestrales. Une grande porte de bois cloutée me fait face, elle m’appelle. Je la pousse avec curiosité. Alors, le temps plonge. La chapelle que je découvre, respire la paix. Ses colonnes parlent de notes, de prières et de vie. Les voûtes résonnent de chants inconnus.

Mon corps se nourrit des chemins inscrits là. Instant arrêté, ouvert, bavard. Je savoure le décalage avec ma vie. Cet écart qui lui donne en cet instant, toute son ampleur.

 

Émotion

Aujourd’hui, c’est un jour culturel. Exposition d’une amie. Œuvres multiples, discours croisés, entrer dans une expo, c’est d’abord un flot. Une multitude. Puis au rythme des pas, c’est un engagement particulier, un dialogue plus intime.

C’est le troisième tableau de la série qui a ouvert le silence. Une rue qui part en tournant, un jeune garçon finement éclairé par un rayon famélique, une sorte de désert urbain qui crie solitude et misère. Et me voilà ailleurs.

Rien de ce qui m’entoure ne m’atteint plus. Mes pas foulent le bitume, cueillant la chaleur furtive. Le silence pesant de la rue explose en moi. Le jeune garçon abattu appelle ma main chaleureuse. Émotion gratuite qui s’échappe de toute obligation. Saveurs des couleurs, de l’équilibre, de la justesse. Echos de bruits imaginés. Une peinture qui me parle. Je l’écoute.

 

Départ…

La maladie est notre quotidien depuis quelques mois. Et si nous en parlons peu, elle a tout envahi. A coups d’odeurs de désinfectants, de roulements grinçants de brancards, de décomptes obstinés d’appareils de mesures ou de mots feutrés par les questions sans réponses. Toute notre vie s’y trouve maintenant engloutie.

Depuis quelques jours, tu vas moins bien. Tu dois porter le masque à oxygène de plus en plus souvent. Et je ne sais qui, de toi ou de moi, cherche le plus à cacher sa peur. Une sincérité affaiblie qui nous éloigne l’un de l’autre. Les mots sont posés, un peu vides. Les gestes mécaniques nous sauvent de l’instant.

Ce matin, je dois respirer fort, pour trouver la force de pousser la porte de ta chambre d’hôpital. Mon entrée discrète ne te réveille pas. Je vois au mouvement régulier du drap que ton sommeil est paisible. Je m’assieds sur le lit. Et je ne résiste pas à poser ma main sur la tienne.

Doucement tes yeux s’ouvrent. Les mots sont inutiles. Regards croisés qui portent autant de peur que d’amour, d’envies que de regrets, mais surtout une incroyable vérité de l’instant, née de nos fragilités dénudées.

Si tu dois partir, tu le peux. Tout a été dit.