Portrait 5

Déroutée

Sur l’autoroute embouteillée près de paris, une golf vieillissante, immatriculée dans les Vosges est près de nous. Une jeune femme africaine au volant. Son foulard coloré emprisonne ses cheveux, de grands cercles dorés oscillent à ses oreilles. Avec son visage très maquillé, ses cils savamment ourlés de noir, elle a un air d’une diseuse de bonne aventure, d’une gitane. Un bout de sa robe noire est coincée dans la portière conducteur et flotte au vent. Je lui laisse la parole.

Evidemment je vais être en retard. Ces bouchons autour de Paris sont un enfer. On avance à pas d’homme, c’est tout bonnement infernal… Onze heure quinze, déjà un quart d’heure de retard ! Et cette vieille cage tremble de partout, les vitesses craquent, le moteur tousse de temps en temps. J’espère qu’elle ne va pas me claquer entre les doigts. Ce serait le comble.

Ce rendez-vous je l’attends depuis si longtemps, ou plutôt je ne l’attendais plus vraiment. Comme ces espoirs que l’on traîne sans fin. Qui s’étirent. Et finissent par s’éteindre. On a sursauté tant de fois à la sonnerie du téléphone ou au carillon de la porte dans le vide, épié les lettres au courrier en vain.  Alors pour survivre, on l’enferme on ne sait où. Mais plutôt loin, très loin…

J’ai bien essayé, au début, de lancer une ou l’autre bouteille à la mer vers toi, quelques messages, quelques appels. Sans retours. Il y a si longtemps. Je serais incapable d’en donner la date. Rien d’autre que le silence en écho. Ce silence. Ton silence. Qui continue encore et encore. La bouteille s’est-elle brisée sur un rocher ? L’as-tu explosée toi-même de rage, de dépit, d’indifférence ? De mépris peut-être ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Le saurais-je un jour ?

La file des autos se traîne… La radio grésille les nouvelles. Je n’écoute rien. Qu’importe. Une seule chose m’habite. M’attends-tu vraiment ?

J’aimerais être ce que je parais. Quelqu’un qui lit l’avenir. Ooh certes, je joue à cela avec des crédules que ma beauté et ma voix de rocaille enveloppent. Des gestes mesurés, un regard de velours et dans la pénombre d’une pièce aux accents africains, je fais merveille ! Mais quelle foutaise, quelle tromperie ! Je ne vois rien et  je ne sais rien. Comme nous tous.

Pourtant, tu m’as donné rendez-vous. Je l’ai découvert il y a 3 jours. Une lettre chez ma mère (comment aurais-tu mon adresse !).  Sans fioritures (ça te ressemble !). 24 mai, 11h et une adresse à Bondy. Rien d’autre. Ah si… ta signature. Depuis, tous les scénarios ont défilé dans ma tête, suscitant toutes les variations possibles d’émotions…

Et malgré tout, ce silence, ton silence… Depuis combien de temps ? 20 ans ? Oui 20 ans, c’est ça ! J’avais 15 ans quand tu as disparu de ma vie. Sur le coup d’une dispute un peu plus appuyée que d’habitude avec ma mère. Tu es parti et jamais revenu. Le temps a une autre couleur à ces moments-là. C’est une porte qui claque de plus. Un silence mêlé de pleurs de plus. Un pincement intérieur, un agacement, puis un soulagement. Une légèreté d’ado un peu égocentrique.

Pendant longtemps, je n’ai pas cru à ton silence. Ma mère mentait… elle me punissait de mes explosions adolescentes. Tu ne pouvais pas faire ça ! Toi si chaleureux et tendre. Même fantasque et original, tu ne pouvais pas m’abandonner. Et puis le temps a passé, les mois, les années et toutes les nuances de sentiments m’ont habitées du plus triste au plus vengeur. Je t’ai injurié, diminué, méprisé. J’ai pleuré, soupiré, hurlé.  Enfin, un jour, j’ai arrêté d’attendre.

Je vais être en retard, bien plus que je ne l’imaginais. Bientôt midi. Je vais peut-être te rater avec ces foutus embouteillages. Et j’enrage, je bouillonne, je fulmine….

C’est étrange d’aller à un rendez-vous dont je ne sais rien. Que vas-tu me dire ? Que vais-je te dire ? Je ne sais pas. Je crois qu’avant les mots, j’aurais envie d’un regard. Un regard d’attente, un regard d’invitation, même minime. Un regard sans murs. Les mots peuvent être si étroits, si pauvres dans ces instants. Et je ne sais plus rien de toi. Quel homme es-tu aujourd’hui ? As-tu gardé cette allure élancée et élégante, ces cheveux bouclés foisonnants ? Es-tu en couple à nouveau ? Es-tu toujours musicien ? Et ce rire dans tes yeux ? … Peut-être es-tu père à nouveau ? Pour d’autres, à défaut d’être resté le mien.

Mais cela va-t-il avancer, oui ?

Je n’en peux plus. L’angoisse monte. Elle me serre. Je ne veux pas te rater. Ce n’est pas possible. Je ne veux pas. C’est insupportable. J’essaie de me calmer. De respirer. Impossible. Je fais taire la radio d’un geste rageur.

Je ne croyais pas que ton absence était si présente en moi, coffre inviolé de mes secrets silencieux. Mutisme aigu, un peu aigri aussi, que je croyais apaisé. Mais non… Me reviennent en vagues des images passées. Je sens tes bras autour de moi, ta tendresse tranquille. Je revois ces instants de musique où tu me laissais danser à l’envi même à l’heure du coucher. Je revis ces cache-cache frénétiques que rien n’arrêtait, ni les piles de linge propre, ni l’ordre des cageots dans la réserve, les valises et cartons dans le grenier ou les draps sagement tirés de nos lits.  Ce pas de côté permanent que tu avais avec moi, dans les faits et dans les mots, qui mettait ma mère en fureur. Elle te traitait d’enfant attardé, de puéril, d’irresponsable… Moi j’aimais bien que tu sois tout cela avec moi, complice de mon enfance.

Je dépasse un accident. Lentement. Une voiture écrasée contre un poids lourd, comme un chiffon. Je frissonne. Une nausée monte. Est-ce ça que tu as fait de mon enfance avec ton silence et ton absence? Un chiffon froissé ?  … De la voiture en piteux état, les pompiers sortent une femme, vivante, ses yeux ouverts laissant couler des larmes… Pleurs de douleur, de peur rétrospective, d’incrédulité d’encore être en vie ?

Je frissonne, je suis cette femme. Je sors de mon passé mutilé, je suis fragile, blessée, en larmes, un peu perdue mais je suis vivante. Je suis tellement heureuse de te retrouver. Enfin. Chaque tour de roue, chaque respiration me rapproche de toi. Un explosion incroyable et soudaine de joie et d’espoir m’inonde, balayant l’angoisse, la peur et les questions…

L’heure sur le cadran me saute au visage. Midi et quart. J’ai une heure et quart de retard. Et cela se débloque enfin. Le flot de voitures reprend plus d’aisance une fois passé l’accident. Et plus je m’approche, plus ton image s’éclaircit. Etrangement, ta voix résonne à nouveau en moi, tes bras m’entourent, ta tendresse envahit l’habitacle. C’est très doux, autant qu’inattendu.

18, rue de la forge aux loups, à Bondy. J’y suis. Je gare la voiture. J’arrache mon sac. Mes clés. Pas de manteau. Je claque la porte. Je cours. Je sonne. Le cœur battant. Le souffle court.Des pas approchent. Une femme âgée tire la porte.

– Emilie ?

– Oui

– Je suis Jacqueline, sa mère. Suivez-moi.

Sa mère. Il avait une mère ? Bien sûr… Tout le monde a une mère mais pourquoi ne l’avais-je jamais rencontrée ? Je ne m’attarde pas. Je la suis. Le couloir est un peu sombre. L’escalier craque.  L’espace est confiné. Aux abords de la chambre, elle se retourne et murmure d’une voix étouffée.

– Il t’a attendu. Il t’a appelée. « Emilie,… » Ces derniers mots !

Et elle ajoute dans un sanglot :

– Mais il est parti. Il est … mort. A midi… enfin, un peu après.

Je suis anéantie. Trop tard. Je suis arrivée trop tard. Devant mon corps effondré, la femme m’enveloppe de ses bras.

– Il a laissé un paquet pour toi, chuchote-t-elle.

Le silence résonne. Ponctué de nos respirations, de nos larmes.

Alors, j’aspire d’un coup. Je me redresse, me dégage de ses bras et souffle fermement :

– Je ne veux pas rentrer dans la chambre. Je ne veux pas le voir. Je veux garder mes images intérieures. D’enfance et de joie.  De vie. Je ne veux rien changer.

Et sans attendre, je prends le paquet, dévale l’escalier, cours à ma voiture, et je m’effondre contre elle. Les larmes m’aveuglent. Et je comprends…

Midi et quart. Ta vie a jailli en moi à cet instant précis. Il n’y a pas de hasard.

Lumière filtrée…

De la fenêtre, je vois que le taxi est là. Je lui fait signe. La rue est calme. C’est le matin.

Je descends chargée de ma grosse valise et de deux gros sacs. C’est le confinement à midi, je pars de chez moi, je ne sais pas pour combien de temps… J’ai regardé mon appartement d’un oeil neuf, un peu orphelin avant de fermer la porte. Vite, le taxi attend!

Étrange mouvement de ballet pour mettre tout cela dans le coffre du taxi sans se toucher. Ne pas trop s’approcher, respirer à distance, il a des gants pour prendre mes bagages. Même la voix est mesurée dans le dialogue comme si nos mots pouvaient être porteurs de virus ! Je vois au 4ème, la voisine qui regarde  mon départ. Elle a écarté ses rideaux. Va-t-elle me dénoncer? Mais de quoi en fait? On se sent coupable… sans raison.

J’ai une impression de fuite. C’est d’ailleurs peut-être cela que la voisine a pensé. Une fuite, une évasion, comme une tricherie. Ce que la fluidité du trafic sur Paris ce matin corrobore. Derniers instants de liberté. Les trottoirs sont vides, souvent. Les visages portent des masques. La succession de magasins fermés accentuent cette impression de malaise. On pourrait se croire un dimanche mais cela n’en est pas un.

Le bruit est différent. Moins de klaxons, d’énervement. Comme une suspension.

Dans la voix du chauffeur, je sens l’anxiété de demain. Comment va-t-il travailler ? Que va-t-il se passer ?

Le temps est gris. Le ciel bas. Comme en accord avec ce qui se trame, là, pour nous tous.

Malakoff, je suis arrivée. Personne dans la rue là aussi. Le ballet pour tout sortir du coffre sans se toucher recommence… « Au revoir. Bon courage » que faire d’autre que s’encourager ?

L’espace se confine. S’ouvre l’attente.

Brèches

Le vent hurle en sourdine

Les mots de mort que la peur écrit

Croisée des épées de soupçons,

Le fleuve déborde jusqu’à nos brèches

Je suis transparente aux branches

Engloutie de flèches que darde les douleurs

Des autres

De moi

Des absents

Face aux rugissements

De l’ogre

Résiste, oui résiste

Toi, moi, eux, encore et plus

Pour ne rien perdre du feu

Ou de l’aurore du crépuscule.

Pas ajourés

New York, composition 9
Oeuvre de Catherine van den Steen
http://catherinevandensteen.blogspot.com/

catherine

Pas ajourés
D’un reste de paroles
D’une ombre de solitude
D’une trace de regards perdus
Aux ombres absentes
De reflets sans illusions
De ce bruit qui résonne, encore

Marche ajourée
D’une sève ensanglantée
Au passage sans chemin
D’un homme
D’une femme
De celui que l’on traîne, en plus

Vie ajourée
D’une brise sans nom
D’une corde nouée
D’une boite vide
Du tronc creusé, vidé, blessé
Aux encres évaporées
De ce rien que l’absence crie, en boucle

Risques ajourés
Du jeu ténu
Du silence apporté
Du sol en lumière
Aux accents quotidiens
De ce demain qui murmure, enfin

Commencements

Tout a commencé par ces nuits de cauchemars, enfant, où le noir te presse, le silence te brûle, les tremblements te blessent. Les nuits où tes pas courent vers M. ta jeune fille au pair, où ses bras s’ouvrent pour peupler ton chagrin, lui donner un nom, le sortir du vide.

Tu n’appelles pas ta mère, non, tu te tais. Tu sais qu’elle ne viendra pas, que rien ne viendra d’elle dans la nuit. Tu te tais et tu vas chercher ce qui t’apaises, au moins un moment ! Quand le jour est levé, tu retrouves ton sourire. Tu grappilles de ci de là ce que d’aucuns te donnent. Tu charmes, ta douceur et ta gentillesse font merveilles … ce sont tes armes pour te faire un bagage de tendresse et d’amour. Tu recueilles, accueilles, gardes, même si au centre, il manque le tronc, le socle… La seule chose que tu comprends c’est qu’être une fille c’est être sage et obéir à sa mère. Ou bien être malade pour qu’elle te soigne. Alors tu le fais. Mais tu aimerais comprendre aussi, les questions qui flottent, les absences, les peurs solitaires, les petits coups au ventre de chagrin, les mots durs qui parlent de toi comme d’une petite fille que tu ne connais pas. 

Tout a commencé dans cette absence continue, quand les mots de ta mère fleurent la trahison, et t’abandonnent face à la maîtresse injuste, face à ta sœur jalouse, face au silence de la nuit. Ses mots ne sont jamais ni baume, ni barrières, ni boucliers … et encore moins cadeaux. Tes chemins vers l’école sont sans pas pour te guider. Tes paroles s’envolent sans être écoutées. Même tes réussites n’existent pas. Elle croit que tout ce que tu gagnes lui vole quelque chose. Etre une fille c’est obéir et être comme elle veut. Alors tu le fais, même si tu ne comprends toujours pas ! Et tu continues de cueillir de-ci de-là, une main creuset, un regard fleuve, une parole chaleur, une amie. Et tu avances.

Tout a commencé quand tu as enfin compris qu’elle ne savait rien de toi, si ce n’est la couleur de ton sang quand elle te soigne. Tu es sur la terrasse avec elle, le jardin est doux, le temps paisible. Et pour une fois, tu essaies de raconter un peu, vraiment, ce que tu vis… Et devant sa stupéfaction, le masque tombe et tout explose en toi. Une marée d’images te saute au visage. Ainsi tu n’existes pas réellement pour elle autrement que comme une image préfabriquée sans liens avec ce que tu es. Tu n’es finalement, ni fille, ni sœur, ni mère, ni toi… rien de réel. Et passent en toi dans une fulgurance, tout ce que tu as cherché, accepté, avalé, porté, offert pour être sa fille, sans être toi.

Et enfin tu comprends, ce creux qui appelle en toi, cette quête obstinée de ce qui te nomme, te reconnaît, te goûte, cette exigence à être pour les autres plus que pour toi, cette peur de courir.

Tout a commencé quand tu as fait mourir l’illusion d’être sa fille. Tu l’es sur le papier, pour elle sans doute, pour les autres peut-être. Tu l’es sur un acte de naissance, un passeport, un livret de famille, une photo d’anniversaire… alors qu’elle n’a jamais pu être là ni pour toi ni avec toi. 

Et dans cette histoire que tu racontes à tes enfants, tu te tais encore. L’amour a ses mystères. Il saute à cloche pied, en laissant des vides. Elle n’a jamais pu être ta mère mais elle réussit à être leur grand-mère. Tu ne cherches plus à comprendre. 

Portrait 4

Dans une fête récemment, j’ai croisé un couple dont la discordance m’a touché. Lui, bel homme aux cheveux noirs dans la représentation étudiée et elle, jolie et fine blonde un peu perdue le regard triste… Je lui laisse la parole.

J’avance doucement dans le grand parc éclairé. Timidement. Je ne suis pas une habituée de ces fêtes immenses où le champagne coule à flot, les regards se perdent en musique. Les codes ne sont pas les miens.
Je suis là pour toi. Pour te retrouver, te suivre, essayer de te garder. Tu as fondu devant mon innocente blondeur, j’ai été rejointe par ta vigueur contrôlée. Cette attention aigue, presqu’aux aguets de tout et de tous. Ce regard aiguisé, jamais au repos. J’ai été électrisée, bousculée, esclave. Et j’ai mis mes pas dans les tiens.
Je te vois sur le perron, j’assouplis mon pas inconsciemment, je chaloupe, je danse. Ton regard m’accroche, tu souris mais je sens comme une absence, une attente aussi. Tu as mis entre nous un imperceptible filtre. Que veux-tu de moi ce soir ?
La soirée a coulé. Impavide. Aux couleurs commandées. J’ai senti ta détente progressive. A l’inverse de mon plaisir. Je me perds dans ces fêtes sous commande de celui qui paie. Aux bulles prévisibles et jeux de dupes. Même les rires semblent prévus. Et dans celle-ci comme dans les autres, je m’y suis noyée. Mais j’ai tenté de le masquer le mieux possible, apportant à tes côtés ma contribution la plus attentive. Jouée.
J’ai dû y réussir mieux que je ne le pensais. Car ton salut de départ à nos hôtes a claqué comme une victoire. J’étais donc un valable faire-valoir ? Dans l’allée flamboyante, au retour, nos pas n’avaient pas le même écho. Peu de mots en commun. Si peu. Et la franchise de ton regard comme évaporée.
Où es-tu donc ? Avons-nous été ensemble ce soir ?

Voeux

Et il y a toujours cette incertitude du matin
de ce que sera le jour, sa couleur, sa musique…
Quel souffle emportera le feuillage de nos peurs,
les entailles de nos doutes ?

Rien n’est écrit sur l’écorce creusée
juste la trace de la nuit sur les lèvres de son bois
juste le geste effréné des branches vers le jour
juste l’insolente mélopée des feuilles sous la brise.

Sous le couvert de l’aube, la danse des ombres inconnues
ouvrira nos voix, dessinera nos pas
comme le sifflement des nuages emportés par la sève.

Et dans sa course, la rivière portera une douceur
à la joie de nos rires, à nos mains enlacées,
à la lumière ajourée de nos silences,
aux accents acidulés, tenaces, cocasses aussi, de nos amitiés,
à la méticuleuse audace de nos tendresses,
à l’élan inestimable, improbable, imprévu de nos amours
encore et encore malgré tout!

Belle route au long de 2020….

Voyage

Ce mot ouvre en moi un frisson. Étrange mélange intérieur d’interdit, de douceur, d’envie et de musique.
Le voyage comme un appel. Oui un appel à un pas de côté, un regard neuf, à ouvrir une part d’inconnu, cueillir une incertitude. Sans forcément ni train, ni avion. C’est un instant ouvert. J’y entre. Je l’explore, je le reçois. Je pars, je bouge. Je quitte, je reviens. Permanent déséquilibre du temps.
Le voyage comme une voix, échappée en musique. Les notes résonnent en mon corps, ouvrent des nuances, des rencontres, des émotions, soulèvent vagues, remous, douceur, bien-être et bien plus encore. C’est un paysage sonore où les sons prennent couleurs et m’entraînent en des méandres inédits. Émotions encore pour dire l’indicible, le non-dit. Une voix, que dis-je, des voix. La tienne, toi que je rencontre, que je découvre, la leur, eux qui croisent mon chemin, mes explorations, la vôtre, amis, familles, proches que j’accueille, sans lassitude ni habitudes. Sonorité incessante de l’espace.
Le voyage comme une voie. Une intuition de ne jamais rester sur l’acquis, l’assis, le bétonné. Toujours partir un peu plus loin pour bâtir. Poser le pas suivant comme un départ. Ni fuite, ni désordre, ni angoisse, juste un pas de côté décalé, permissif, inventif. Une voie ? Mais il n’y en a pas qu’une… et heureusement ! Car chaque voie est une et unique à l’heure où on l’explore, la déflore, la goûte et l’écoute. Humble discrétion de l’inédit.
Quand on n’y prend garde, le voyage peut être agression. De voyageur on devient voyeur, dans le geste, la parole ou le regard. Voyager, se nourrir, engranger, cueillir, rencontrer peut se transformer en voracité, en rapt, en viol, en prise d’otage du lieu, de l’instant, de celui qu’alors je ne respecte plus. Je ne suis plus veilleur du meilleur et de l’inattendu, encore moins d’un élan. Je vole, j’abîme comme un voyageur rageur et ravageur. Férocité de l’égoïsme.
Il n’y a d’âge pour le voyage. Il prend la figure du nôtre, reflète nos impatiences, comme nos timidités. Tente de répondre à nos attentes, d’apaiser nos urgences. Faut-il beaucoup de kilomètres pour voir ce qui vit là-bas, loin, derrière les monts et les mers ? Ou plus simplement, aller au-devant de ce qui vient sans prévision ? J’ai voyagé je crois, de milles manières, de milles couleurs, de milles instants, sans toujours le savoir. Le temps m’a appris. Nous sommes en voyage, toujours, aujourd’hui et rien ne peut ternir la richesse de ce présent.