Voeux

Et il y a toujours cette incertitude du matin
de ce que sera le jour, sa couleur, sa musique…
Quel souffle emportera le feuillage de nos peurs,
les entailles de nos doutes ?

Rien n’est écrit sur l’écorce creusée
juste la trace de la nuit sur les lèvres de son bois
juste le geste effréné des branches vers le jour
juste l’insolente mélopée des feuilles sous la brise.

Sous le couvert de l’aube, la danse des ombres inconnues
ouvrira nos voix, dessinera nos pas
comme le sifflement des nuages emportés par la sève.

Et dans sa course, la rivière portera une douceur
à la joie de nos rires, à nos mains enlacées,
à la lumière ajourée de nos silences,
aux accents acidulés, tenaces, cocasses aussi, de nos amitiés,
à la méticuleuse audace de nos tendresses,
à l’élan inestimable, improbable, imprévu de nos amours
encore et encore malgré tout!

Belle route au long de 2020….

J’te croise dans la rue

J’te croise dans la rue
Au sol, aux fumées qui puent
Ton regard d’enfant
Brûle mes souvenirs d’antan
Alors je marche loin, mâche mes remords
Mords le bien, prends le mors aux dents
Pour fuir comme une petite mort

La folie de ce temps
brise ta vie d’enfant

Ta main,
ta petite main,
accrochée à ta mère,
bouée à la mer
port, boussole ou ancre
certitude fragile, mots sans encre

Ce cri d’injustice
monte
Ce juste cri
Comme une honte

Et mon impuissance
indécente
En excuses, alibi ou absence
Voile pudique
Ou faiblesse publique
Ronge l’instant
Encore et encore

J’te croise dans la rue
Loin des gens, loin des vies
Exclu à part, comme nu
Sans chemin
Sans demain
Sans lit
Ton regard profond
Signe l’abandon

Je te croise là, ce matin, ce jour
Et d’un coup, mes pas font demi-tour
Croiser ton regard
Comme un dard
Poser un geste en retard
Oser le reste sans retard
Ici, là
Juste là
Honteux
Comme je peux.

A pas savourés

Histoire écrite à pas comptés
Ou décomptés
Cousus ou décousus
Je ne sais
Au pas de retrouvailles
De blancs chevaux
Au printemps de nos vies

Le souffle de la route
Ouvre les jeunes pousses
Ruisselle sur le terreau
De jours, de mois, d’années
De nous, seuls ou ensemble

La mer n’a jamais dit à l’avance
Ce qui va germer
Elle couvre et découvre inlassablement
L’innombrable, l’improbable
Le demandé, le rattrapé, le consolé, le sauvé
Et l’inattendu s’égrène, gonfle, glisse et s’étale

Le sable, la mer et les rochers fleurissent
Oui, toujours
Au parfum de galops de rire
Aux reflets d’aubes si matinales
Au gré de temps serrés
D’envies, de fatigues
De colères, de victoires
De livres,
De plaisirs,
D’audaces
Et bien plus encore !

La mer n’a pas dit non plus
Comment le sable glisse
Sous la main
Boit les flots
Disparaît pour d’autres rivages
Vite
Si vite
Trop vite parfois…

On peut croire
Que la mer est vorace
Qu’elle se nourrit
Des châteaux de sable bâtis de nos mains
Qu’elle les noie dans le creux d’hier, d’avant
De ce que nos yeux ne voient plus

Mais la mer ne peut rien
Contre les instants semés en nous
Musiques uniques
Aux harmonies si particulières
Elle ne sait pas que nous sommes tout à la fois
Orchestre, forêts, labours et créateurs
Que le mouvement incessant des flots
Nourrit et soigne

Nous sommes aujourd’hui depuis longtemps
Les châteaux de sable
Peuvent s’enfouir dans les vagues
Rien n’a disparu
Tout a poussé

Une écoute sans failles
Une vigueur curieuse
Une authenticité
Des amitiés fidèles
Des amours sans retours
Une force si particulière
Dans la douceur
Dans la douleur parfois
Dans l’espace quotidien
Il y a toi, debout
Avec nous
Un cadeau savouré
Au long des aujourd’hui

Les vagues viennent lécher nos pieds
Le sable luit
Le soleil courbe sa course
Dessine des instants partagés
En marche
Encore
Au gré de nos pas
Savourés

Gamme

L’ombre de ton souffle adoucit la nuit
Ton corps endormi porte la musique
De plaisirs enlacés, gravés
de la langue épicée de nos corps
A l’instant lumineux
De toi
De moi

Tout coule
de la source d’une ampleur
de l’oscillation de l’écho
Nourri grave intense
De cette gamme improvisée
De l’aube
Et de nous…

Là-bas

L’instant comme un pas
Glisse au gré des flots
L’or des rencontres, là-bas
Ourle l’espoir en indicible écho

Force du temps qui va
La brise des siècles en halo
Sous les immuables ébats
Porter la vie sitôt, si tard

Rien ne trouble l’envie d’ici-bas
Le goût du frère si faux, si beau
La liberté s’arrime au mat
Et s’arrache à la douleur en enclos

Arme le pas
Sort du lot
Éteint le glas
L’air en flot
Vas

Une pomme à croquer

« Un homme que tous prenaient pour un géant avait laissé des années sa demeure inhabitée. Les enfants avaient pris l’habitude d’aller jouer dans le jardin » (Oscar Wilde). Romane , Alexis et Pomme étaient le cœur de la petite bande qui avaient investi cette terre de jeu exceptionnelle. Ils avaient découvert l’entrée par hasard. Une brèche dans l’épaisse haie qui se refermait étrangement après chacun de leurs passages.
La première fois, leurs pas avaient été très petits pour avancer. Cette sombre demeure aux volets clos se dressant dans un jardin hirsute aux herbes hautes et aux broussailles triomphantes n’avait rien de rassurant. Un silence inquiet suivait chaque pas, guettant un signe éventuel. Puis , paradoxalement, l’absence de vie les rassura. Et ils partirent explorer. Tout et plus encore. Les recoins des escaliers, la cabane à outils abandonnés, les arbres enchevêtrés et les buissons dodus.

« Ici, on ne nous demandera pas de ranger » claironne Pomme, un rire dans la voix.
« Chuuut ! » soufflent les deux autres pas encore totalement rassurés.
Pomme hausse les épaules et ajoute : « Mais il n’y a personne, vous voyez bien. Ce sera chez nous maintenant. Notre maison et notre jardin à nous. »
Romane et Alexis ont dit oui. Mais ils disent toujours oui à Pomme. Parce que Pomme, c’est… C’est difficile à dire mais Pomme a comme un goût sucré, une vigueur, une couleur qui vibre de vie. Et personne ne lui résiste.

Au fond du jardin, au pied d’un chêne majestueux, Pomme a trouvé ce qu’elle voulait. Un petit coin rond, abrité par les branches étirées de l’arbre, pavé de glands dorés et bordé de buis échevelés. « Là, se dit Pomme, ce sera notre lieu secret. »

Alors, tous les mercredis, la petite bande arrive avec les copains pour des parties endiablées de jeu interminables et de cache-cache haletants. Pomme parfois, s’isole dans son coin. Adossée au chêne, elle reste là posée. Elle sent dans son dos monter de la force, comme si le chêne lui partageait sa sève. Parfois, ils parlent. Pomme lui confie ses secrets, ses pensées. Et l’arbre lui donne son avis. Et Pomme s’y sent bien. Après tout, le chêne est vivant comme elle, non ? Et, malgré tout ce que les gens du village disent de lui, elle n’a pas peur du géant inconnu de la maison vide. Juste, elle se demande : Comment il est ? S’il est si grand que ça ? Comment il s’habille ? S’il a une grosse voix ? C’est qui son coiffeur ? … et plein d’autres choses encore.

Ce mercredi-là, Pomme est arrivée bien avant les autres. Et, de suite, elle voit une lumière filtrant derrière un des volets de l’étage, un passage écartant les feuilles tombées sur les marches menant à l’entrée et le volet de la grande porte du perron battant au vent. « Le géant est rentré » se dit-elle. Sans réfléchir, elle file dans son refuge et commence à bourrer ses poches de glands.
« Que fais-tu ? » s’étonne le chêne.
« Une réserve de cadeau » répond Pomme affairée.
« Des cadeaux ? s’étonne le chêne « mes glands tombés par terre ? ».
« Ben oui, répond Pomme comme une évidence, si je le mets dans la terre ton gland, il va pousser, faire une nouvelle plante, un nouveau chêne. Non ? Donc, c’est un cadeau, comme la vie. »

Et sans attendre la réponse, elle fonce vers le perron, pousse toutes les feuilles qui l’envahissent et avec ses glands bien serrés les uns contre les autres, dessine un beau cœur. Puis elle repart vite vers le village pour que personne ne vienne aujourd’hui. Et au gré de ses pas, elle chantonne : « le géant est revenu, le géant est revenu ! »
Mais la nouvelle qui l’excite tant, plonge le village dans la crainte. Chacun en rajoute sur ce géant qu’ils n’ont jamais vu. Et les voix enflent, les propos se gonflent, nourrissant les peurs les plus invraisemblables. Pomme se tait. Elle a décidé d’y retourner ce soir quand tout le monde sera rentré chacun chez lui. Elle veut le voir ce géant !

Le soir tombé, elle entre dans le jardin noir. Sur le perron, éclairé par la lumière jaillissant de la maison, plus de glands mais le géant, assis, pensif, les glands dans sa paume ouverte. Nullement craintive, Pomme s’avance. Le géant lève son regard sur elle et murmure : « Merci ! Je croyais que personne ne m’attendait. »