Palazzo Nani

Palazzo Nani

L’air est lourd ce matin. Mon sac de courses me tord un peu le bras. Il reste encore les quatre étages à monter. Et cela, je le redoute à chaque fois. L’ombre près de l’entrée de l’immeuble me soulage un instant. Je relève la tête, hausse le regard, pas question de donner à voir ma fatigue. Je viens de croiser à l’instant une touriste, appareil de photo au poing. Que fait-elle dans ce quartier aux immeubles communs, aux pauvres cours sans charme. Je me le demande.

Moi-même, si je retrouve chez moi des souvenirs rassurants, je suis sans cesse à chercher mes repères perdus, à lire le contraste dans les yeux de mes voisins, à être incapable de tisser des liens avec eux. Pourtant mon immense solitude me pèse.

Ils m’appellent « La Nobile », sans trop connaître mon histoire. Sans doute mon chignon impeccable dont aucune mèche ne s’échappe, mes tailleurs stricts d’un autre temps, les accessoires et maquillage que je porte quelque soit l’heure ou les circonstances, mon pas alerte, digne, sans faille et mon regard haut même si je suis menue et fine, creusent l’écart et tiennent à distance. Et la distance stimule l’imagination, les rumeurs, les chuchotements sans fondements. Je le sais, mais qui puis-je ? S’ils savaient, ce serait encore pire peut-être !

Je suis née en 1946,  il y a 73 ans dans le palazzo Nani qui fait face au parc Sarvognan. Il borde le fondamenta di Cannareggio. Opulent édifice aux fenêtres hautes et sculptées, aux balcons de pierre, à la façade d’un blond-gris reposant et doux. Encore aujourd’hui sa noblesse faite de simplicité et d’équilibre est une référence dans les alentours. J’ai couru dans ses couloirs aux parquets cirés craquant sous mes pieds menus, j’ai ri en m’enroulant dans les lourds rideaux de brocart malgré les affectueuses gronderies de ma nourrice. De mes nourrices devrais-je dire, tant elles se sont succédées à mes côtés.

Ma mère est morte à ma naissance et mon père travaille sans relâche pour maintenir à flot l’usine familiale de Murano, malmenée par les années de guerre et de dictature. Je le vois peu, il s’intéresse peu à l’enfant que je suis. Si au moins j’étais un garçon, ce ne serait pas pareil.  Mais je suis une fille, choyée, gâtée, grandissant dans un palais aux escaliers de pierre sculptée, aux lustres et tapis de prix, avec précepteur, nourrices, maître d’hôtel, argenterie à tous les repas. Un quotidien hors du monde. Une prison dorée.

Mon premier choc est l’école. Le pensionnat devrai-je dire. J’ai 11 ans et je quitte mon univers bien connu pour une vie de groupe, de filles dont je ne sais rien, de règles et de promiscuité. Je regarde les sœurs engoncées dans leurs cornettes comme des êtres venant d’ailleurs. J’ai perdu le rire. Ma bouche se ferme. Mon père m’a à peine dit au revoir. Il m’a glissé un rapide baiser froid sur le front. Un soupir aux lèvres. Un chuchotement à l’oreille : « Tu lui ressembles tant » et il a disparu. Et il me manque car rien ici ne me plaît. Et personne d’autre que lui ne m’attend.

Au pensionnat, les filles me font peur. Je ne comprends pas leur codes, encore moins de quoi elles parlent. Les quelques privilèges que l’argent de mon père me procure, les rendent jalouses. Je suis l’objet de moqueries dès que professeurs et religieuses ont le dos tourné. Alors je me renferme, je ne veux pas montrer mon désarroi, mes pleurs, mon désespoir. Mon seul oxygène ? Les quelques vacances que je passe au palais. Et malgré l’absence de mon père, le silence de la maison, retrouver ce lieu, respirer Venise, m’apaise.

Evidemment mon père s’est remarié. Sans me prévenir. Et mon deuxième choc a été de me retrouver face à une belle-mère, jeune, belle, tolérant ma présence du bout de lèvres. La rupture avec mon père est consommée, je n’ai plus personne à aimer, alors même, que je ne sais pas réellement ce qu’est l’amour.

La bibliothèque du couvent m’a sauvé, avec la complicité de la sœur responsable, fermant les yeux, pour moi, sur les horaires et les règles du lieu. Je me suis réfugiée au milieu des livres, des heures durant. J’ai dévoré sans explications tout ce qui me passait entre les mains, j’ai englouti littéralement, romans, livres d’art, images d’ailleurs. Montagnes, campagnes, peintures, sculptures, histoire, anatomie, sciences… Je ne me suis rien interdit et personne d’autre ne l’a fait.

Je me suis dit que la vie ce n’est que cela sans doute, lire, découvrir, dessiner, imaginer puisque personne ne semble réaliser que moi aussi, j’ai une voix, des mots, des envies, des émotions. Rien, je ne suis rien pour personne. Je me suis donc raidie un peu plus. Cercle fermé entre moi et moi.

Au sortir du pensionnat à 18 ans, mon père n’a eu qu’une obsession. Me marier à celui qui pourrait le seconder puis lui succéder à l’usine. S’enchaînent fêtes et dîners en bonne société et de bonne compagnie. Rien qui entame ma solitude. Mais je ne suis plus une enfant et je réussis à m’échapper de temps à autre pour arpenter ma ville dont j’aime l’inconstance, la douceur, la fluidité.

Cette usine dont je suis exclue, cristallise tous les pensées de mon père, et conditionne tous ses projets. Elle m’intrigue. Un après midi, je réussis à prendre le bateau pour Murano, seule. Bien décidée à découvrir… je ne sais quoi en fait. Sans doute ce que mon père refuse de me transmettre, puisque je suis une fille. Nouveau choc, le quartier, pauvre, est habité par des familles aux visages durcis, aux enfants dépenaillés dans la rue. Mon pas, ralenti, ma silhouette élégante, complètement décalée, provoque, attire l’attention, on me regarde passer sans un mot, dans un silence opaque. Puis quelques femmes se risquent à cracher vers moi, violemment.

Et je prends peur, je repars en courant, poursuivie par quelques enfants enhardis. Le jeune homme du bateau m’a gardé près de lui le temps de l’attente. Perdue, en pleurs, une question danse dans ma tête : mais pourquoi, pourquoi, qu’ai-je donc fait pour cela ?

J’ai fini par céder à mon père. Sans véritable appui, que pouvais-je faire ? Le mariage a été… comment dire ? Un mariage comme tous ceux où l’on n’a que l’intérêt en commun. Ma liberté, je l’ai gagnée avec la vie culturelle de Venise, où la jeune femme en vue que je suis se doit de paraître.

J’ai rencontré Maria Lucia un jour de cocktail. Au bras de mon mari, je viens au vernissage de son exposition. Dès l’entrée, je me fonds dans sa peinture, comme un écho parfait à moi-même. Et aimer sa peinture, c’est forcément aimer Maria Lucia. Je n’y ai pas résisté. Le choc a été qu’elle m’aime en retour. Une amie. Je ne sais pas ce que c’est. Grâce à elle, à son amitié, mon prénom, Julietta, a pris vie, je sors enfin du cercle de moi à moi.

Au palais, mon salon impeccablement tenu et ma table réputée ont rassemblé artistes et écrivains. Mes longues heures de bibliothèque, mâtinée de bonne éducation ont fait merveille. Mon plaisir grandissant à chaque fois. Ma beauté est née dans le regard de mes hôtes, dans l’intérêt des conversations, dans la beauté de leurs œuvres. Et mes grossesses inachevées sont passées comme des points de suspension.

Mais un jour la révolte gronde à l’usine. Mon mari est incapable de gérer. Le mot faillite résonne dans nos murs. Un matin je découvre la fuite de mon mari, les derniers domestiques sur le départ, les ouvriers en colère. Je suis perdue. Alors honteuse de tout cela, honteuse de la faillite, honteuse de tout cet argent mal gagné et mal perdu, honteuse de cette vie où je suis restée spectatrice, je décide de fuir aussi. Je fais deux valises, emportant des habits, des souvenirs et mes bijoux. Je prends tout l’argent qu’il me reste. Et je pars sans laisser de traces.

Mon petit appartement près de l’église de la Madonna del Orto, est celui de Coletta Verdita. Julietta Nani est morte on ne sait où dans les brumes des fortunes malvenues. Je n’ai trouvé que ce moyen pour survivre à tout cela. Me tenir droite, digne et me taire, je n’ai appris que cela. J’ai vu dans le journal que Maria Lucia est partie à New York couronnée de succès. Elle est la seule qui me manque. Ma précieuse amie.

 

 

 

 

Passante

Ceci est une nouvelle écrite pendant un séjour à Rome. Dans un concours de nouvelles, elle a passé la rampe des 48 présélectionnés mais pas celui de finaliste! Ce sera pour la prochaine fois.

Je crois que je l’ai toujours vu là cette larme traçant son sillon fade sur la façade ocre du palais de l’autre côté de la rue. Et ces peintures aspirées par le temps laissant affleurer la chaux et le ciment.
Elle aussi je l’ai toujours vue. Silhouette diaphane dans son manteau rouge élimé. Ses cheveux gris hâtivement noués d’un foulard défraîchi et ses bas noirs trop larges glissant en plis disgracieux le long de ses mollets maigres.
Elle passe tous les matins tous les soirs aux mêmes heures. Indifférente aux temps, à la pluie, aux vacances ou aux foules. Elle passe, menant son chemin silencieux et décidé. Par une étrangeté du temps qui m’échappe, sans jamais y prêter attention, je suis presque toujours à ma fenêtre à sa venue. Et je la suis du regard, intrigué de ce pas habité et solitaire. Sans elle, il manquerait quelque chose à mon plaisir de regarder la petite vie de mon quartier, au jour le jour, depuis mon perchoir.
Rome est vivante, animée, parcourue de foules de touristes ou de romains pressés. Les scooters glissent entre les passants… Et Rome renaît aussi. D’autres palais ont retrouvé leur splendeur orangée, ocre ou carmin claquant au soleil. Rome est fluctuante mais elle, non. Elle trace immuable un invisible fil, comme une promesse indénouable et inavouable. Je pense qu’elle sait que je la regarde. Une imperceptible tension l’habite un instant quand elle passe sous ma fenêtre.

Je sais qu’il me regarde ce jeune homme. Qu’il détaille ma silhouette, observe mes pas. Je sais qu’il voit ce qu’il ne m’importe plus de voir. Je sais. Je n’ai plus envie.
Je l’ai arpentée tant de fois cette rue de Rome. Au temps où le maraîcher au coin de la via della Lungaretta haranguait les passants pour vendre ses légumes fraichement arrivés de la campagne. Au temps où le petit café, piazza di Santa Rufina sentait la braise noire du four à pizza et bruissait des raclements acides des verres sur les tables en formica. Au temps où, depuis le bar où il officiait, Sergio me suivait de son regard attentif.
Je crois qu’un sixième sens lui donnait de toujours lever les yeux à mon arrivée. Je suis à peu près sûre qu’il n’a raté aucun de mes passages. Ceux des courses, ceux vers l’école pour aller chercher mes petits frères, ceux chargée de linge pour ma patronne de la blanchisserie Amarillo. Arrivée à proximité du café, je me redressais, même lourdement chargée, mettant mes seins bien en avant, le regard loin, les hanches flottantes. Jamais je ne lui ai montré que je savais. Que son regard me brulait, que son attente me caressait. Je ne montrais rien, mais pour autant je sais qu’il savait !

1936, j’ai 18 ans. Ma mère se meurt de trop de travail et de trop de douleurs. Mes trois frères sont plus jeunes et la famille survit grâce à l’argent que je ramène. J’ai 18 ans et les mêmes rêves de folie et d’amour que les jeunes filles courant la ville. L’envie d’être électrisée, remarquée, enlacée, aimée. Et ce regard de Sergio passant outre les murs du café, scrutant mes pas dansants, goutant ma jeunesse, remplit mes nuits, mes sens, mon cœur à foison. Mais Sergio ne dit rien. Ne quitte pas son bar. Ne s’aventure sur la route où je passe. Rien de plus que ce regard…
J’ai refusé sans raisons apparentes la demande en mariage du fils aîné du maraîcher. Celle du jeune cordonnier nouvellement installé dans la rue adjacente. Et celle aussi du fils de ma patronne. Ma mère s’en est allée espérant jusqu’au bout me voir au bras d’un époux. Et nous avons emménagé avec mes frères dans une pauvre chambre sous les toits… Qu’importe, ils seront bientôt partis.

Mes frères ont pris une part de la charge, qui au port, qui chez le maraîcher ou au café de Sergio pour le plus jeune, Francesco. Je l’envie secrètement d’être admis, dans cet antre interdit aux filles qui se respectent, là où moi je ne peux pas m’aventurer. Et je rêve de la musique s’échappant parfois le soir du petit bar et du regard de Sergio.
Sergio au temps de nos heures d’enfance c’est une main, une voix, une douceur interdite. Sur le chemin de l’école, Sergio est le plus gentil, le moins bagarreur, et nos regards parlent la même langue. Parfois, au retour, la route fait un détour, nos mains se touchent et confidences et rires se partagent. Mais nous sommes des enfants, promesses d’enfants, d’enfance, d’espérance. Enfants nés de l’après-guerre, et ces années 30 respirent pour nous autant la pauvreté qu’une envie démesurée de demain.
Les enfants grandissent, les mains des garçons ne touchent plus les filles, ou si peu, si vite. Une caresse murmurée dans la pénombre de la fête annuelle du quartier, quand les parents un peu gris ne voient plus trop où sont leur fils, leurs filles, les mains et les regards. Avec Sergio, seuls existent dans ma mémoire et ma peau ces rendez-vous là, furtifs, volés au groupe, à la vigilance.

En sortant de l’enfance, je suis devenue belle, je le sais. Les attentions des hommes, la peur de ma mère, l’orgueil de mes frères me le disent. Le feu couve dans mon regard, dans ma taille fine, et mes longues jambes. Mes hanches dansent, mon rire vole… Et Sergio me regarde depuis le bar. Les enfants ont grandi et les parents décident, tranchent, arbitrent. Ils sont les maîtres.
Il a promis, je n’ai pas oublié. Il a promis, une vie, pour nous deux, contre son père, contre sa mère, contre sa grand-mère, il a promis ! Alors au creux des semaines harassantes, Francesco devient le messager de quelques mots pour briser le silence infernal. Griffonnés sur un carton de bar, un bout arraché au journal périmé. Quelques mots absurdes livrant un roman pour qui lit derrière la banalité.

J’ai 21 ans. 1939, la guerre à nouveau. La terreur aussi. Silence et méfiance ont pris leurs quartiers dans toutes les rues. Chemises noires, violences et cris ! Et le départ des hommes aussi. Ce soir c’est le tour de Sergio. Demain à l’aube, il prend la route sans cœur, sans envies. Ce soir, l’ombre de la rue sera notre refuge. Un baiser passionné a dépassé les interdits, noué l’amour et la peur. Ses mains sur mes seins, nos corps en fusion à même le mur de pierre. Rien n’a pu arrêter la force du nous de cet instant-là. Nous en un unique pas de deux.

Et puis l’attente, le silence. Et l’attente encore et encore, poisseuse de fatigue, collante de questions vibrantes, d’avenir si étroit, si fragile, si opaque. Le temps passe, toujours le même, le quotidien n’a plus de dates, ou d’années, juste des jours et des jours. Et on ne sait plus rien ni de son âge ni de sa vie. Et le silence à la naissance de l’enfant, son enfant. Le silence sans mots des courriers qui s’égarent. Le silence encore à la mort du petit, juste mon pas solitaire aux graviers de sa tombe. La guerre ne fait aucun cadeau. Et elle ne dit rien des disparus même quand elle s’arrête.
La vie continue, on bouge, on respire, un peu comme un automate. Les frères qui se marient, les neveux et nièces que l’on câline. Et toujours le soir, cet escalier sombre qui mène aux combles, à cette chambre sous les toits qui porte les fêlures de mon enfance et du temps qui passe.

Le café du coin est devenu un petit restaurant aux tables de bois. L’homme qui scrute les passants est venu d’ailleurs, il a acheté les murs aux parents de Sergio. L’étal du maraîcher est devenu une mini superette, et les scooters encerclent la fontaine de la place. J’ai 80 ans. Et je passe chaque jour à l’heure du café du matin. Je me penche sur le filet maigrelet de la fontaine. Je bois à la vie toujours là, à l’espoir accroché. Je passe mes mains à l’eau fraîche, à l’instant toujours neuf. Et chaque soir j’y retourne au crépuscule, versant dans l’eau qui s’enfuit un peu d’eau de rose, un peu de la vie écoulée, un peu du pas de deux si peu dansé.

Cela fait deux jours qu’elle n’est pas venue, même en retard. Je guette. Je suis étonnamment inquiet de cette absence. Pourtant je ne sais rien d’elle. Je me lève fébrile, guettant sa venue. Mais rien. Alors je me lance à sa recherche. Je questionne, j’interroge. Mais personne ne sait rien.
Quand je sors de l’immeuble, le jour se lève à peine. Je m’engouffre dans celui d’en face, sombre et à la peinture lépreuse. Je cherche, je frappe, je monte encore, je questionne. La vieille dame au manteau rouge ? Si, là-bas. La dernière porte à droite au fond du couloir.
Je l’ai trouvé allongée par terre, inconsciente. Je l’ai accompagnée à l’hôpital. Je ne sais pas bien pourquoi. Et je suis resté pour veiller son silence, son trouble. Calmer ses mains qui se tordent, apaiser d’une vague caresse sur son front les cris venus de si loin. Tiré par un fil invisible.
Un soir elle a ouvert les yeux, elle a souri.
– Sergio ? souffle-t-elle
– Oui.
Mais comment connait-elle mon nom ?
Le silence se fait soudain moins pesant.

– Sergio ? insiste-t-elle
– Oui je suis là.
– Je savais que tu reviendrais.

Elle est partie emportant son secret. Je sais juste que je suis venu à un rendez-vous dont je ne sais rien. Et je sais pourquoi les larmes n’ont pas disparu de la façade ocre. Une trace fragile d’un pas de deux éphémère.

Celui qui porte mon nom

Je ne peux voyager sans garder cette espèce de rigueur des objets qui me sauve. Sans reproduire ces espaces sans lesquels, chez moi, je me sens perdu. Autels à la dévotion de mes fétiches ou de mes béquilles peut-être. Aussi, je voyage peu ou pas pour préserver ce cocon frileux. Pas d’échappatoires, encore moins de questions frauduleuses. Le rythme inscrit dans le marbre de mes rituels personnels est ma bouée, ma survie.

Alors, être ici à Rome, dans ce petit deux-pièces vieillot, pour moi, c’est un peu flotter dans l’espace. Une espèce de déplacement lunaire. Marqué de cette angoisse viscérale de ne pas contrôler, cadrer, maîtriser ni le temps, ni l’espace et encore moins mes émotions.

Je n’ai jamais voulu chercher ce qui me gardait enfermé de cette manière. Jamais voulu élucider le silence de ma mère, son regard troublé sur son passé, ces photos disparues du guéridon du salon, cette curieuse absence d’elle-même dans la mélancolie. Elle est partie, emportant avec elle son mystère. C’était sa vie, pas la mienne. Enfin c’est ce que je préférais penser.

Curieusement je la retrouve un peu dans ce décor suranné. Le papier peint me rappelle celui de son appartement aux feuilles fines et aux couleurs un peu lourdes. Les meubles d’acajou et le petit secrétaire noir d’ébène avec son marbre grisé, ajoutent à cette ambiance d’un autre siècle.

Alors j’ai aligné sagement sur le secrétaire, très exactement comme chez moi, mes quelques produits de soin, mes flacons en cristal aux bouchons d’argent ciselé, un petit cadre avec une photo de mes parents et un autre avec celle de mon parrain. J’ai placé à côté du téléphone le chandelier en étain avec sa bougie blanche que j’allume tous les soirs avant de sombrer dans le sommeil. J’ai aussi rangé mes habits, chaussures, valises comme à la maison. Valises sous le lit, cintres dans un ordre strict à ne pas modifier, chaussures alignées.

Je ne sais pas trop pourquoi je garde cette photo de mon parrain. Je ne l’ai presque jamais vu. Mais je porte son prénom, Pierre Mario. Je n’ai jamais compris pourquoi deux prénoms aussi dissemblables et, surtout, pourquoi cet impératif de porter le nom de cet homme, ami fugace de mes parents, disparu rapidement de notre vie familiale.

Et je m’assieds sur le lit un peu perdu. Mais pourquoi donc suis-je venu ? Pourquoi ai-je suivi cette émotion jusqu’à partir aussi loin ?

C’est en rangeant les affaires de ma mère après sa mort que tout a été bousculé. Déjà son départ, le jour de mes cinquante ans, moi enfant unique et un peu solitaire, m’a laissé fragile. Alors devoir me glisser dans sa vie en triant ses affaires s’apparentait à une effraction voire un viol. Pourquoi n’ai-je pas réglé cela en vidant tout sans rien regarder ? Peut-être parce que ma solitude avait quelques échos avec ses silences et sa mélancolie.

Dans son secrétaire en marqueterie, il y a un tiroir secret. En ouvrant le tiroir en haut à gauche, en glissant son doigt dans l’espace ouvert et en poussant vers le haut se déclenche l’ouverture d’un tiroir au milieu de ce que l’on pense être juste un pan décoratif. Je le sais, je l’ai vu depuis que je suis tout petit. Peut-on résister à ces curiosités enfantines que l’on traîne des années durant ?

Je n’ai pas résisté et le paquet de lettres diaphanes sagement nouées d’un ruban fleuri est apparu.

Mon parrain n’avait donc pas disparu, les échanges entre eux deux avaient parcouru les années, les distances, les silences. Ils avaient inscrit cette mélancolie au creux du regard de ma mère.

Dans mes nuits, en lisant et relisant ces lettres, j’entendais leurs voix, leurs rires, leur complicité, leurs absences.

Alors j’ai pris la route, loué cet appartement, et j’irai Via Cassia pour lui porter le dernier message qu’elle n’a pu lui envoyer. Et peut-être, découvrir ce que je tiens enfermé… en  serrant la main de celui qui porte mon nom !

Les trente tyrans (nouvelle)

Je ne sais pas vous, mais moi, je ne sais pas où aller. Quel pas faire.
J’ai 30 ans dans deux jours. C’est dire que j’ai 29 ans. Et depuis toujours, depuis le fond de mon enfance, je me suis toujours dit que ce jour-là, à 30 ans, je serais sûre. De moi, de vous, de demain. Que tout serait dessiné, ouvert, généreusement lisible. Que je serais libérée. Et aujourd’hui, j’ai un doute. Enfin, un vrai doute.

Banquet du réveil. La symphonie des couleurs balaie mes yeux et une machine obstinée chante 10 notes de la Traviata en boucle. Debout. A nouveau. Comme chaque jour. Dire que je déborde d’enthousiasme serait mentir. Je n’aime pas aller travailler. Juste parce que c’est obligé. Mais voyons, Camille, à ton âge, tu sais bien qu’on doit faire certaines choses qu’on n’aime pas. Oui, je sais. Seulement j’ai l’impression de les enfiler comme des perles ces moments-là. Impression peut-être. Lire la suite

Aujourd’hui (nouvelle)

Aujourd’hui, rochers noirs et mer de soie.
Aujourd’hui je l’ai rencontrée. Isolée et calme, avenante et débordante, cachée et déployée, … j’ai rencontré mon île. Entre couleurs salées et odeurs chatoyantes, sable fluide et vagues filantes, j’ai trouvé ma place, mon cocon, mon refuge. C’est à moi, pour moi. Je ne veux rien d’autre et surtout, personne d’autre !
Merci.

Aujourd’hui, sable endormi et mer de feu.
Aujourd’hui, j’ai goûté l’aube naissante. Voir le soleil percer de la mer, pousser pour naître, nourrir de lumière la terre attentive,  a posé comme une braise en moi. Le jour qui m’attend me fait un peu peur. Et si je suis honnête, c’est surtout de moi que j’ai peur.
Allons.

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