Commencements

Tout a commencé par ces nuits de cauchemars, enfant, où le noir te presse, le silence te brûle, les tremblements te blessent. Les nuits où tes pas courent vers M. ta jeune fille au pair, où ses bras s’ouvrent pour peupler ton chagrin, lui donner un nom, le sortir du vide.

Tu n’appelles pas ta mère, non, tu te tais. Tu sais qu’elle ne viendra pas, que rien ne viendra d’elle dans la nuit. Tu te tais et tu vas chercher ce qui t’apaises, au moins un moment ! Quand le jour est levé, tu retrouves ton sourire. Tu grappilles de ci de là ce que d’aucuns te donnent. Tu charmes, ta douceur et ta gentillesse font merveilles … ce sont tes armes pour te faire un bagage de tendresse et d’amour. Tu recueilles, accueilles, gardes, même si au centre, il manque le tronc, le socle… La seule chose que tu comprends c’est qu’être une fille c’est être sage et obéir à sa mère. Ou bien être malade pour qu’elle te soigne. Alors tu le fais. Mais tu aimerais comprendre aussi, les questions qui flottent, les absences, les peurs solitaires, les petits coups au ventre de chagrin, les mots durs qui parlent de toi comme d’une petite fille que tu ne connais pas. 

Tout a commencé dans cette absence continue, quand les mots de ta mère fleurent la trahison, et t’abandonnent face à la maîtresse injuste, face à ta sœur jalouse, face au silence de la nuit. Ses mots ne sont jamais ni baume, ni barrières, ni boucliers … et encore moins cadeaux. Tes chemins vers l’école sont sans pas pour te guider. Tes paroles s’envolent sans être écoutées. Même tes réussites n’existent pas. Elle croit que tout ce que tu gagnes lui vole quelque chose. Etre une fille c’est obéir et être comme elle veut. Alors tu le fais, même si tu ne comprends toujours pas ! Et tu continues de cueillir de-ci de-là, une main creuset, un regard fleuve, une parole chaleur, une amie. Et tu avances.

Tout a commencé quand tu as enfin compris qu’elle ne savait rien de toi, si ce n’est la couleur de ton sang quand elle te soigne. Tu es sur la terrasse avec elle, le jardin est doux, le temps paisible. Et pour une fois, tu essaies de raconter un peu, vraiment, ce que tu vis… Et devant sa stupéfaction, le masque tombe et tout explose en toi. Une marée d’images te saute au visage. Ainsi tu n’existes pas réellement pour elle autrement que comme une image préfabriquée sans liens avec ce que tu es. Tu n’es finalement, ni fille, ni sœur, ni mère, ni toi… rien de réel. Et passent en toi dans une fulgurance, tout ce que tu as cherché, accepté, avalé, porté, offert pour être sa fille, sans être toi.

Et enfin tu comprends, ce creux qui appelle en toi, cette quête obstinée de ce qui te nomme, te reconnaît, te goûte, cette exigence à être pour les autres plus que pour toi, cette peur de courir.

Tout a commencé quand tu as fait mourir l’illusion d’être sa fille. Tu l’es sur le papier, pour elle sans doute, pour les autres peut-être. Tu l’es sur un acte de naissance, un passeport, un livret de famille, une photo d’anniversaire… alors qu’elle n’a jamais pu être là ni pour toi ni avec toi. 

Et dans cette histoire que tu racontes à tes enfants, tu te tais encore. L’amour a ses mystères. Il saute à cloche pied, en laissant des vides. Elle n’a jamais pu être ta mère mais elle réussit à être leur grand-mère. Tu ne cherches plus à comprendre. 

Vibrations

Le jour est né de l aube

Ivre d espoir et de vie

Vague instant au noir évanoui

Inconnu au souffle vibrant

Violence et peur en embuscade

 

La vie s étire

Matinale, mystérieuse et vorace

Jette la solitude aux crocs de mort

Chuchote sans relâche au présent

le cœur, le chaud, le vivant

 

Le soir flamboie de ces gouttes-la

 

 

Humeurs potagères…

Décidément sommes-nous bien humain ?

Dans ce cargo infernal du matin qui traîne, impassibles, des millions de soumis, j’ai ce matin des visions de potager. Un fou rire intérieur me prend d’allonger celui-ci en poireau, d’éclater celle-là en en chou fleur.

Au fond du wagon, une femme tente sans discrétion d’attirer l’attention. Telle une salade a l’étal, apprêtée et coquette, elle s’applique à capter les regards des passagers.  Ma coquette salade a visiblement essayé d’ordonner l’exubérance et le désordre de ses feuilles ; donné à chacune, une place, un espace, elle a veillé à ne pas étouffer le cœur, fragile, attendri et recroquevillé. De chacune, elle a guidé l’apparence, les ourlant d’un vert plus sombre, soulignant les courbes avantageuses d’un maquillage approprié. Puis elle a soigné l’émotion, laissant quelques larmes légères perler de ci de là, en glissades langoureuses. Qui va-t-elle capturer ainsi ?

Puis mon regard accroche l’épaisse silhouette d’une femme au manteau de laine. Elle a tout du potiron de ma soupe d’hier : les formes rebondies, la peau rugueuse, le nez carré pointant dans un visage un peu bouffi. Son regard éteint, ses soupirs comme son manteau orange alourdissent la ressemblance.Si elle est potiron où est dans ce wagon, l’échalote pour ajouter du piquant à mon potage ?

Ce n’est pas une échalote que j’ai trouvé mais un oignon ! Curieux et sans gène, se mêlant sans vergogne à la conversation, l’alimentant même tout seul. Assis à côté de madame potiron, il n’a de cesse de faire cesser ses soupirs par un flot de paroles. Un oignon peut-il avoir le melon au point d’ignorer que l’on puisse ne pas avoir la banane ? Peut-être n’a-t-il qu’un pois chiche dans le cerveau pour ne pas sentir ce que son intrusion verbale a d’importun ?

Madame potiron en soupire de plus belle. Comment réduire cet oignon bavard au silence ? Le faire revenir au ras des pâquerettes ? Lui courir à son tour sur le haricot ? ou le glacer de regards acides ? Madame potiron souffle et s’agite, ses rondeurs soulevées de soubresauts agacés.

Et c’est la salade qui l’a sauvée. Approchant ses courbes avantageuses et colorées du bavard assaisonné, elle a réveillé tous ses sens au point de le réduire au silence.