J’te croise dans la rue

J’te croise dans la rue
Au sol, aux fumées qui puent
Ton regard d’enfant
Brûle mes souvenirs d’antan
Alors je marche loin, mâche mes remords
Mords le bien, prends le mors aux dents
Pour fuir comme une petite mort

La folie de ce temps
brise ta vie d’enfant

Ta main,
ta petite main,
accrochée à ta mère,
bouée à la mer
port, boussole ou ancre
certitude fragile, mots sans encre

Ce cri d’injustice
monte
Ce juste cri
Comme une honte

Et mon impuissance
indécente
En excuses, alibi ou absence
Voile pudique
Ou faiblesse publique
Ronge l’instant
Encore et encore

J’te croise dans la rue
Loin des gens, loin des vies
Exclu à part, comme nu
Sans chemin
Sans demain
Sans lit
Ton regard profond
Signe l’abandon

Je te croise là, ce matin, ce jour
Et d’un coup, mes pas font demi-tour
Croiser ton regard
Comme un dard
Poser un geste en retard
Oser le reste sans retard
Ici, là
Juste là
Honteux
Comme je peux.

Portrait 3

C’est devant une peinture de la vie rurale avec des enfants dans les champs que cette idée de portrait m’est venue…

« Attention ! Si tu ne reviens pas de suite près de moi, tu vas voir ! Je compte jusqu’à 5 … 1… 2… 3… ». Cela allait rarement plus loin. Ma frayeur de petite fille ne supportait pas l’idée de ce qui pouvait arriver. Ma mère ne l’a jamais précisé, je ne l’ai jamais demandé. Je l’ai largement imaginé. Mes cauchemars nocturnes portaient la trace d’abandons dans de grandes maisons vides, de places envahies d’une foule étouffante, de poignes violentes m’emportant loin de chez moi, de voix perdues dans le vent sifflant … et plus d’échos, pas d’échos, aucuns échos. Si ce n’est celui de la colère de ma mère si mon lit se mouillait de ces peurs nocturnes.

J’ai 7 ans et la vie n’est pas douce. Ma mère a peu de temps pour se soucier de ce qui m’envahit la tête. Elle s’agace de mes sursauts face à des visages inconnus, de mes réticences à partir loin au fond de la cour si le noir l’envahit, de refuser de rester seule pour vendre les œufs au marché du bourg le vendredi matin. Rien ne la dévie pas de sa route obstinée pour tenter d’assurer le quotidien. On ne s’écoute pas. Alors on n’a pas le temps d’écouter les autres.

Je suis la 5eme enfant de la famille. Frêle fille après 4 gars bien bâtis, bien bruyants, bien utiles. Le simple fait d’être une fille gêne mon père qui pense déjà au coût de la dot. Gênée, ma mère l’est aussi. Sans doute voit-elle en moi comme un miroir de cette histoire qui recommence sans fin. Le mépris d’être quantité négligeable, le poids des journées à servir, l’amer du plaisir raboté, le fer des hommes qui dominent et possèdent … et ce labeur incessant.
En ce matin d’hiver, je pars pour la première fois vers l’école. Mes frères y vont, quand la ferme ne les retient pas. Que je vienne ou pas leur importe peu, pourvu qu’ils ne doivent pas se soucier de moi. La lourde table de la cuisine portent les bols de lait fumant. Debout, face au feu encore timide, j’essaie de tout boire sans me bruler tout en fourrant dans le sac de toile que j’ai autour du cou, deux morceaux de pain, un peu de lard et deux pommes toutes ridées. Ce sera tout pour la journée.

L’école est à 5 kms dans le village d’à côté et je sais que je vais devoir me débrouiller seule dans l’ombre encore lourde du matin. Pas question pour mes frères de s’encombrer d’un haricot mal poussé, comme ils m’appellent. Alors je respire fort, je serre mes petits poings, noue fermement mon cache-col et franchit la porte. Un dernier coup d’œil en arrière et je cueille un improbable et précieux sourire de ma mère avant qu’elle ne détourne vivement la tête. Douceur volée.

L’ombre de la cour de la ferme m’est encore familière mais celle du chemin creux bordé des grands arbres est celle que je redoute. Quels langages parlent-ils ? Se nourrissent-ils de petites filles égarées ? Le vent est-il mon complice ou mon combattant ? Je n’en sais rien. Je sais juste une chose. Au bout de ce long chemin sombre, il y a ce que je désire tant… l’école. Cette jeune femme entrevue dans la cuisine de la ferme pour convaincre mon père de libérer mes frères un peu plus souvent du travail pour y être présents, m’a ébloui. Ce mélange de douceur et d’audace face à la rigueur rude de mon père, une voix respectueuse mais ferme, un regard droit, qui m’électrise quand j’entre dans la pièce. Et surtout, l’improbable respect de mon père, comme une quasi déférence que je ne lui ai jamais vue.

Je n’ai pas compris tous les mots. Juste cet appel à apprendre, à entrer dans un univers neuf. Entrer dans ce mystère que quelques-uns seulement percent. Apprendre pour ne pas avoir ce regard perdu, humilié de confier la lecture des lettres ou papiers à d’autres. Je veux cette victoire-là que mes frères raillent par pudeur ou malaise. Je veux échapper à tous ces poids que je sens sans pouvoir les nommer.

La nuit toute proche de l’aube m’enveloppe. Mes sabots font leur musique à eux, dans la boue, dans l’herbe mouillée, butant sur les cailloux… Mes pas résonnent dans la pénombre. Je chantonne doucement pour me donner du courage. La ritournelle que la vieille Marie chante aux veillées. Et tout le monde balance, épaules soudées, ondulant autour de la grande salle de la ferme. Je m’échappe toujours loin de mes frères et de ma mère pour savourer et rester le plus tard possible. La vieille Marie chante mais elle raconte aussi les histoires. Sa voix est comme une rivière, elle charrie le vent, le bruit du marché, la carriole qui passe… tout y est ! Un monde complet. Mon cœur bat, gonflé d’un bonheur intense en ces moments-là.

Alors j’essaie de me raconter ces histoires à nouveau. Je mets un mot à chaque pas. D’abord l’histoire du cheminot égaré jusqu’à notre village. Tous les tours un peu pendables que les villageois lui ont joué sous leurs airs bienveillants. On n’est pas admis ici comme ça. Celle de l’écureuil qui parle pour effrayer le gros Louis toujours un peu malhonnête. Sa course précipitée dans les bois pour échapper à cette voix qui sort d’on ne sait où, me fait toujours tellement rire. Celle de la conteuse en habits noirs. Menant son errance de villages en villages. La voix éraillée portant des histoires sombres, lentes, graves, aux escaliers grinçants et aux cœurs battants. Monter vers la paillasse au grenier à la fin de l‘histoire prend alors des allures d’audace farouche.

Mes pas rythme ma rêverie. J’ai un peu oublié où je suis, où je vais. Le chemin se rétrécit un peu, les grands arbres courbés sur ma marche. Ils forment maintenant un tunnel protecteur. Et là, plus loin, au-delà du petit goulot de feuillage, une faible lueur pointe. L’école. En lisière du village voisin. A la musique de mes sabots dans le chemin vient se joindre en sourdine grandissante, les voix des enfants. L’heure est encore au lait chaud près du poêle. Je suis à l’heure. J’y suis arrivée. Je suis là. Mon premier jour.

L’odeur du bois enflammé me cueille à l’entrée, les regards me jaugent, mes frères ricanent et une douce voix me rejoint :
– Pose tes sabots, là, sous le porte manteau, et viens nous rejoindre près du feu, ordonne la maîtresse, c’est bien, tu es à l’heure. Tu n’as pas traîné en chemin.
Puis après un silence elle ajoute :
– Nous allons attendre encore un peu les filles Duchemin, les deux nouveaux élèves de Fleuveur. Si dans un quart d’heure ils ne sont pas là, nous nous mettrons au travail sans eux.

OOh ce premier jour aux allures de nouveau monde, cette première lettre tracée à la plume comme une histoire, cette première poésie récitée sous le feu des regards de tous, ce premier mot admiré par la maîtresse, cette première phrase. Et le premier livre emporté à la maison lu dans le noir de la soupente à la bougie. La première lettre déchiffrée pour mon père. Le premier regard de respect des hommes de la maison. Le premier encouragement de ma mère, en sourdine, quand nous sommes seules. Rien n’a jamais terni la vigueur de cet élan neuf. Aucune embûche, aucun frein de mon père, aucune marche pénible et longue, aucun « mais mademoiselle vous n’y pensez pas ! ».
Je n’ai presque plus jamais entendu ma mère me menacer en comptant jusqu’à 5. En franchissant cette nuit de quelques kilomètres sans broncher, sa timide et fragile petite fille soudainement si déterminée, a forcé son respect et son admiration, je crois.

Ce matin, j’ouvre pour la première fois, la porte de l’école du village. Comme maîtresse cette fois-ci. Je bourre le poêle de bois, je frotte les bancs de bois, je pose cahiers, crayons, livres pour chacun.
Je sais que je suis prête bien trop tôt. Mes petits ne seront là que dans une heure. Mais l’excitation m’a tenue éveillée. Comme une arrivée au port. J’y suis.

A pas savourés

Histoire écrite à pas comptés
Ou décomptés
Cousus ou décousus
Je ne sais
Au pas de retrouvailles
De blancs chevaux
Au printemps de nos vies

Le souffle de la route
Ouvre les jeunes pousses
Ruisselle sur le terreau
De jours, de mois, d’années
De nous, seuls ou ensemble

La mer n’a jamais dit à l’avance
Ce qui va germer
Elle couvre et découvre inlassablement
L’innombrable, l’improbable
Le demandé, le rattrapé, le consolé, le sauvé
Et l’inattendu s’égrène, gonfle, glisse et s’étale

Le sable, la mer et les rochers fleurissent
Oui, toujours
Au parfum de galops de rire
Aux reflets d’aubes si matinales
Au gré de temps serrés
D’envies, de fatigues
De colères, de victoires
De livres,
De plaisirs,
D’audaces
Et bien plus encore !

La mer n’a pas dit non plus
Comment le sable glisse
Sous la main
Boit les flots
Disparaît pour d’autres rivages
Vite
Si vite
Trop vite parfois…

On peut croire
Que la mer est vorace
Qu’elle se nourrit
Des châteaux de sable bâtis de nos mains
Qu’elle les noie dans le creux d’hier, d’avant
De ce que nos yeux ne voient plus

Mais la mer ne peut rien
Contre les instants semés en nous
Musiques uniques
Aux harmonies si particulières
Elle ne sait pas que nous sommes tout à la fois
Orchestre, forêts, labours et créateurs
Que le mouvement incessant des flots
Nourrit et soigne

Nous sommes aujourd’hui depuis longtemps
Les châteaux de sable
Peuvent s’enfouir dans les vagues
Rien n’a disparu
Tout a poussé

Une écoute sans failles
Une vigueur curieuse
Une authenticité
Des amitiés fidèles
Des amours sans retours
Une force si particulière
Dans la douceur
Dans la douleur parfois
Dans l’espace quotidien
Il y a toi, debout
Avec nous
Un cadeau savouré
Au long des aujourd’hui

Les vagues viennent lécher nos pieds
Le sable luit
Le soleil courbe sa course
Dessine des instants partagés
En marche
Encore
Au gré de nos pas
Savourés

portrait 2

Dans une petite gare de province, je rentre vers Paris. Nous sommes 4 à monter dans le train. Une femme en descend près de 40 ans. Je croise son regard à la fois apeuré et déterminé. Je monte dans le train et je la vois immobile sur le quai. Le train démarre, je lui laisse la parole! 

Entre brume paresseuse et givre précoce, cette fin de journée hésite entre automne et hiver. Incertitude paisible. Campagne engourdie. Pourquoi bousculer tout le monde quand le jour finissant éclate de cette douceur originelle. Sa caresse réveille les feuilles rougeoyantes. Les herbes s’étonnent de ce givre. Faut-il déjà s’écarter du jour orange pour l’engourdissement de l’hiver ?
Je regarde ce roman qui s’écrit sans moi par la fenêtre du train. Seule dans le wagon, j’ai mis mes écouteurs. Musique en échappée salvatrice, complice. Je frissonne en sortant du train. Quai quasi désert à cette heure. La petite gare semble perdue. Le hameau éteint. La campagne proche quasi vorace. Hésitation du soir qui arrive. Hésitation du jour en déclin. Hésitation de tout mon corps.
Personne n’est descendu avec moi. Trois sont montés. Peu d’inconnues s’arrêtent dans cette mini bourgade. Surtout le soir. Quelques pas vers la sortie. Je passe la petite barrière verte. Elle grince sous ma main. Comme un bonjour étriqué. Comme ma respiration étroite. Vais-je y arriver ? Il y a si longtemps que je ne suis pas venue. Vais-je y arriver ? La question me brûle. Cette sempiternelle question brouille toutes les ondes. Déconstruit les avancées. Mon Dieu j’en suis encore là ?

La bataille a commencé il y a bien longtemps. Lent grignotage de ma volonté, de ma maîtrise, de mon aisance. Une lassitude qui s’infiltre insidieusement. Le sommeil de plus en plus incertain, haché. Les matins alourdis. Ma sensibilité exacerbée. Plus de force pour ne pas me laisser blesser par les mots, les regards. Et la culpabilité de ne pas surmonter cela. Me remettre au travail, ou relativiser ce qui vient de se passer, devient un combat. Ooh, pas immédiatement ! Il a fallu des mois et des mois. Rien de réellement sensible au début. Comme une ombre que je balaie. Cela va passer. J’en parle au début. Puis cela revient trop souvent, je finis par me taire. Et si au début, je n’y accorde aucune importance, bientôt je ne peux plus ni l’éviter ni l’ignorer ni m’en échapper. Et la seule responsable, c’est moi, évidemment ! Qui d’autre cela pourrait-il être ?

Regard circulaire sur la place. Immobilité des lieux, de l’air. Je sais bien que je dois prendre l’étroite rue de droite. Rien n’a vraiment changé. La maison aux volets rouge qui fait l’angle de la rue a toujours ce petit air de veilleur, de refuge. J’imagine que Madame Courichon n’y habite plus, voire n’est plus de ce monde. Elle me semblait vieille. Mais que sait-on avec nos yeux d’enfant ? Si ce n’est une sorte de mise aux normes rassurante. Il y a comme une chambre d’écho. Ampleur de mes pas, chant de ma valise sur les pavés de la rue. J’avance doucement et mon esprit bouillonne. Que vais-je dire ? Qui va être là ? Je n’ai pas prévenu évidemment. Amélie vit toujours dans la maison. Je le sais. Elle n’a jamais pu s’éloigner. Notre anniversaire à deux jours d’intervalle en début d’été, nous a valu de souffler souvent nos bougies ensemble. Oh ce regard par-dessus les petites flammes pour commencer à souffler ensemble ? Unité de sourire, de plaisir, d’attente, de complicité.
Amélie a toujours eu cette grâce un peu fauve des longues filles brunes. Un mouvement léger des hanches, ce port de tête élégant, un rien distant, et le pas aussi fluide qu’énigmatique. Ma blondeur un peu voluptueuse me paraissait tout à coup épaisse, lourde quand elle n’était que douceur. Rien d’écrit dans notre plaisir à être ensemble. Une forme d’évidence.
Comment cette harmonie complice a-t-elle pu se transformer à ce point ? Un mur de silence, têtu. De tant d’années. Et je me suis enfuie sans comprendre. A l’âge de la jeunesse les projets prennent le pas sur les petits clous du passé. Même s’ils sont dans la chaussure, on avance sans vraiment les sentir. J’ai cru que j’avais balayé tout cela. J’ai cru…

J’ai tout fait pour éviter la reddition. Où ce que je ressentais comme tel. J’ai été au bout de la négation de moi-même, de ces angoisses d’être démasquée, au bout de la fatigue, de l’épuisement, de l’obstination aveugle. Ce lent épuisement de ce qui fait tenir debout. Cette culpabilité sans objet comme une brume de la conscience. Et doucement, inexorablement, au-delà de ma volonté incantatoire, je suis tombée. Et cela m’a fait encore plus peur que de tituber.
Avec le silence ouaté pire que les cauchemars au cœur des nuits blanches. Le silence de soi à soi. Que pourrait-on encore se dire que l’on ne s’est déjà dit ? Le silence de soi à ses proches. Leur regard navré, leur soutien est presqu’une salve de plus. Le silence des collègues. Le mur des silences à la résonnance violente. La seule que l’on imprime encore.

De marcher dans ces rues rallume tous ces jours de vacances, de familles, de galopades, de rivières caillouteuses, de secrets, de douceur. Les enfants face au bloc un peu mystérieux et hermétique des adultes. Je crois qu’ici j’ai appris le sens du mot liberté. Regardait-on ce que nous faisions ? Où nous bâtissions cabanes, bêtises, rivalités, jeux interminables ? Le sésame était de revenir à temps pour les repas, d’effacer les traces noirâtres sur les genoux, tirer le chemisier ou la robe, passer une main hâtive dans les cheveux en broussaille, et penser à se laver les mains. La règle des bonnes manières dans la maison était le passeport pour ne pas être inquiété pour le reste. Le sauve-conduit pour toutes les explorations.
Amélie avait toujours des audaces que nous n’avions pas imaginées. Elle poussait toujours l’aventure un peu plus loin que nous. Comme un défi. Comme un feu. Sous ces airs extrêmement sages, elle réussissait toujours à nous bousculer, sans toujours réussir à nous faire sortir de nos codes. Notre petite bande en était impactée de manière diverse. Les trois garçons une peu plus jeunes que nous savourait le fait d’être admis par les filles, plus âgées de surcroit et s’en tenaient là. Les trois amies du village, elles, ne se posaient sans doute pas autant de questions que moi.
Je la revois encore s’aventurer droite, longiligne, d’un pas régulier dans le jardin interdit de notre sombre voisin. Réussir à se glisser dans la maison. Et garder le secret le plus absolu de ce qu’elle avait vu ou entendu. Notre refus de l’accompagner avait un prix. Celui de l’exclusion. Et moi, j’étais incapable de la suivre. Même si cette exclusion teintée de vague condescendance me faisait mal. Jamais elle n’en a dit quoi que soit mais certains silences sont tellement féroces. Je les ai entendus comme tel en tout cas.

J’ai refusé d’abord l’arrêt de travail. De cette peur viscérale de perdre mon gagne-pain. Puis j’ai transigé avec deux semaines, couplée à deux semaines de vacances. Pauvre compromis de bête traquée. J’ai sombré en réunion devant tous, plus d’échappatoires possibles. J’étais cernée. Longue table comble pour une intervention attendue. Plus de souffle, plus de regard, plus de voix, plus de corps… Malaise en direct. J’ai eu le sentiment de disparaître.
Burn Out. Le mot est écrit. Il est dit. Il résonne. Enorme. Incongru. Cette incompréhensible reddition au nom de feu. Alors qu’elle est avant tout un enfouissement. Ce couperet toujours un peu suspect aux yeux de tous. Comme une espèce de mascarade, d’excuse aux contours informes.
De la chambre d’hôpital au confinement de mon appartement j’ai erré dans un non-lieu. La fatigue régule tout .. c’est-à-dire rien. Une pensée a un tel poids, un pas une exigence, un geste une lourdeur. Des montagnes insurmontables, démesurées. Au-delà de mes forces.
Et la honte. De faillir. De déserter. De ne pas être capable. Car c’est cela la norme, non ? Réussir, assurer, gérer, sans failles. A quel prix ? Personne ne veut le savoir. Repose-toi. Le médecin c’est son métier. Repose-toi. Les proches soufflent un peu. Ou se dédouanent. Ou fuient vite, très vite. Et si c’était contagieux ? Plus rien n’a la même couleur. Ni le temps, ni le café, ni l’amitié… ni moi.

Un soleil timide se glisse près de moi. Allons, encore deux rues puis on tourne à droite au petit rond-point. La maison est au bout de l’impasse comme calée par les autres. Un peu gardienne, un peu solitaire. Elle a gardé son aspect un peu cossu sous une fragilité nouvelle. Peinture moins nette, toit moussu, le jardin plus sauvage. Grand père n’est plus là pour veiller au strict respect de l’ordonnancement du jardin et de la maison. Ancien militaire, il n’était pas vraiment adepte de la fantaisie. Une lumière brille dans la cuisine à l’approche du soir. Amélie ou tante Odile ? Ou … ?
Je ne suis plus revenue pour des vacances depuis plus de 20 ans. J’ai fui cette maison l’été de nos dix-huit ans à Amélie et moi. Et n’y suis passée que pour de courtes visites. Des passages… rien d’autre.
Ce 20 août. Fête traditionnelle pour nos deux anniversaires. Table de fête sur le nappage blanc amidonné. Rehaussée d’une couleur particulière pour ce passage à l’âge identifié comme adulte. L’heure du repas arrive. Amélie manque à l’appel. Inhabituel, inconcevable. Grand père fulmine.
Il me regarde furieux. « Evidemment tu ne sais rien » lance-t-il acide.
Non je ne sais rien et pour une fois c’est vrai. Amélie est partie furtivement cette après-midi quand je lisais dans ma chambre et je n’ai aucune idée d’où elle allait. J’en suis un peu mortifiée d’ailleurs. Tante Odile tord ses mains. Les autres s’agitent. Le ton des voix baisse en écho à l’irritation de grand père qui monte. De longues minutes pèsent sur le salon tout à coup électrique.
« A table, il n’est pas question d’attendre encore » cingle-t-il
Le repas a ressemblé à une veillée mortuaire. L’attente a ruiné la qualité du repas. Les festivités ont été ajournées. Personne n’ose exprimer son inquiétude devant le sourcil courroucé de Grand-père. Peut-être est-il inquiet lui aussi. Mais rien ne le laisse transparaitre en tout cas. Et il y a comme une angoisse feutrée que la bienséance interdit d’exprimer.
A l’heure du coucher Amélie manque toujours. La porte de la maison verrouillée est comme un couperet supplémentaire. Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Guettant les bruits de la nuit. Tendant tous mes sens pour si Amélie a besoin de moi. Je n’ai rien entendu. Le matin m’a cloué à mon angoisse et mon malaise. Mais pourquoi ne m’avait-elle rien dit !

Il faut le temps de longs sommeil, de longs jours de brume à la fatigue poisseuse pour entrevoir que ces nouvelles couleurs possibles pourraient être autre chose qu’une impasse. Comme une infime lueur de l’aube incertaine.
Commence une sorte de litanie des non. Refuser ce qui me tue, m’étouffe. Tous ces non que j’entrevois, un peu armures, un peu chevaliers, encore improbables. Litanie de tout ce qui me fait mal. Litanie oui, découverte aussi. Il y avait donc tout cela derrière l’armure ? Litanie du vide aussi. Je ne sais plus très bien qui je suis exactement. Incertitude chronique, doute lancinant. Le doute qui ronge et qui soigne à la fois. Un peu comme une brulure. Une sorte de descente au creux de la terre qui est mienne. Spéléologie. Anxieuse. Empruntée. Déroutante. Salvatrice peut-être. A condition d’y être accompagnée. Et le temps, le temps qui s’étire, interminable, démesuré, déployé comme à l’infini. En voit-on jamais le bout ?

Amélie est revenue le matin. Fermée comme un bloc de marbre. Laissant ruisseler la colère tranchante de Grand-père sans y répondre d’une quelconque manière. Passé ce premier orage, elle est partie s’enfermer dans sa chambre. Cadenassée, même pour moi.
Mon départ était programmé pour la fin de matinée, je suis partie sans que l’on puisse briser ce mur. Il ne l’a jamais été jusqu’à ce jour. J’ai écrit. Je n’ai jamais eu de réponse. J’ai essayé d’appeler, elle a toujours refusé le dialogue. Répondant par monosyllabe si je l’avais par hasard au téléphone.
Passé des études courtes de comptable, elle est venue vivre dans la maison de grand-père. Elle a secondé tante Odile pour ses années de maladie. Puis sa mort. Quand je venais le voir, elle s’arrangeait pour ne pas être là. Ou en compagnie suffisamment nombreuse pour ne pas être obligée de me parler. A la messe d’enterrement de grand père, elle restée loin de moi, dans la discrétion et le service. Un peu sauvage avec tous d’ailleurs. Pas seulement avec moi.
Je n’ai jamais compris.

Accepter tout simplement cette fatigue.Ne plus la combattre. Ne plus l’ériger en censeur, en juge de ce que je suis ou non. Ne plus la laisser me culpabiliser d’avoir le temps, de ne pas être au travail, de ne plus être dans la course effrénée. Ce matin, je me suis réveillée moins lourde, moins empâtée. Le soleil se glisse près de moi. Je ressens l’invitation. J’y réponds. Le café est moins amer, la solitude moins criante. Premier pas ?
Cet après-midi, j’ai réussi à partir me promener dans un des lieux que j’aime. Revenir au marché de la place de la réunion. Ooh pas longtemps. Passer est déjà une belle victoire. Pas encore la force de rencontrer des têtes connues. Pas encore celle de m’asseoir au bar du coin. Chaque pas à la fois. Pas encore capable de dire… comme de ne pas dire non plus. Incohérence concrète.

Je crois que j’ai repassé des milliers de fois le scénario de ces étés, de ces complicités, de cet été-là en particulier. Pour retrouver saveurs, échos, indices. J’ai fini par imaginer que notre voisin y avait sa part. Haute et mince silhouette à la chevelure broussailleuse. Regard impérieux, incisif. Noir et profond. Démarche souple, libre. Un contentieux, impossible à comprendre pour nous enfants, avait tracé une barrière infranchissable entre nos deux jardins, maisons, univers. Il me semblait vieux mais il ne devait pas l’être réellement. Trente ans tout au plus quand mon regard d’enfant s’estompe. Il alimentait la plupart de nos mystères, de nos histoires, de chuchotements. Etait-il beau ? Sans doute. Il était auréolé de mystère et de tension.
J’ai pensé à un amour dont je n’aurai rien vu. J’ai cherché quelle trahison j’avais pu commettre ou omettre, quel mot, quel regard, quelle absence pouvait bien motiver ce rejet si entier d’Amélie. Quelle attente de sa part j’avais négligé ?

Hier au détour de la rue des Pyrénées, j’ai vu la haute silhouette de C. Sa main tendre entourant l’épaule de sa compagne. Geste immuable dont la douceur caresse encore mon épaule. Brûle encore mon corps de son absence. Rien n’est donc apaisé. Rejet coupant qui me lacère encore. Rejets, abandons, silences. Qui se succèdent comme une sorte de litanie. Suis-je aimable ? La question a peuplé ma nuit. Décoloré ma journée. Entamé ma renaissance fragile. Alimenté la longue séance avec ma psy. Et péniblement, douloureusement, posé les premières fondations d’un nouveau regard sur moi-même.

Dans le décor un peu flou et raide de la vie familiale, Amélie était celle qui me donnait de la lumière. Ma mère enfermée dans sa dépression chronique distillait ses critiques à mon égard. Une sorte de revanche sur son sentiment d’inexistence ? Scénario bien huilé somme toute pour elle. Ce qui me fait mal, pendant un instant semble la combler. Concurrence permanente de sa part pour capter le regard de mon père. Je ne devrais pas exister. C’est en tout cas ce que j’ai compris. Mon père se meut en fantôme dans notre vie. Il assure ce qui doit l’être, respecte sa femme au sens où la bonne société l’entend. Mais il vit ailleurs. Son affection pour moi trouve sa place quand ma mère est absente ou dort. Mais c’est si rare. Si furtif.
Je passe de ce fait toutes mes vacances scolaires ici. Dans la maison familiale. Comme Amélie. Comme mes trois cousins. Avec Grand père et Tante Odile. Le regard d’Amélie, rieur, complice, quotidien, me donne l’impression enfin d’exister pour quelqu’un. Mon admiration pour elle me nourrit comme si j’étais une part d’elle-même. Filtre déformant dont je n’ai pas conscience.

Qui suis-je ? La question se pose, lancinante, étourdissante. Question inutile ? Voire futile ?
Peut-être mais c’est la première fois que je me la pose. Vraiment. De moi à moi. Et non d’eux à moi. Depuis quelques temps, un rêve me poursuit. Celui d’une maison noircie de crasse et de feu, aux fenêtres ouvertes battant au vent. Les étages sombres portent la trace de l’abandon, murs décrépis, papiers peints gisant comme ils peuvent. Maison vide où aucune lumière ne parvient… je me réveille à chaque fois en sueur, le cœur accéléré à un rythme démesuré.
« C’est peut-être comme cela que vous vous voyez », me suggère ma psy. Sans doute… Oui sûrement. Et je me demande en silence : Quand c’est aussi abimé, c’est possible de rénover ?

Je suis à deux pas de la maison. A travers le voile, je vois une silhouette bouger dans la cuisine. Ma valise me parait soudain très lourde. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ? Là à cet instant précis je ne sais plus. Il y a comme une chape soudaine.
Ma main a frôlé la sonnette blanche. La musique aigrelette, si familière a fait frémir mon corps et mon enfance m’a envahi. Une confusion intense. En un instant fébrile.
Un son de pas ferme, une clé qui tourne et Amélie est face à moi. Surprise. Prête à s’effacer comme si je venais pour une autre.
« Amélie, reste, s’il te plait, j’ai besoin de te voir… de te dire… » Ma voix s’effondre et malgré tous mes efforts depuis ce matin, je fonds en larmes. Sans bruits. Muette. Fragile. Je ne vois plus rien. J’ai baissé la tête. Sans voir le regard d’Amélie prendre des couleurs d’orages… puis étrangement s’adoucir. Je me baisse pour reprendre ma valise et repartir. Mais pourquoi donc suis-je venue ? Je suis ridicule !
A la seconde marche, la main d’Amélie me retient. Puis m’entraîne dans la maison. Son regard porte une hésitation, comme un inconnu. J’entends dans un souffle : « Reste… » et elle disparaît dans la cuisine. Le plafonnier s’éteint. Le carillon de la pendule égrène discrètement les minutes. Une toux un peu grasse résonne dans la chambre de tante Annie, là-haut. Une cuillère en bois, nerveuse, s’agite dans une casserole en cuisine. Mes yeux couvent mes larmes. Je suis désemparée, en suspension. Puis, mon souffle s’apaise.
« Débarrasse-toi de ton manteau » souffle Amélie, revenue « tu ne vas pas rester là ! Une soupe de châtaignes, cela te va ? ». Oui, ça me va. Tout me va ! Et dans la lumière revenue, son regard un rien taquin me ramène à moi-même. Comme une retrouvaille. Enfin !
La soirée a passé en douceur. Sans beaucoup de mots. Mais sans absences. Sans vides. Tante Odile vieillie, courbée, est descendue pour nous retrouver. Babillant de plaisir de me voir là. Amélie la cajole comme une enfant, avec une douceur que je ne lui connais pas.
J’ai aidé Tante Odile à se coucher. Son bonheur évident m’a ému. Bonheur simple. Grâce de l’instant. Savoureux. Une brèche s’est ouverte. Je suis montée dans ma chambre d’enfance accompagnée d’une douce musique intérieure.

Je me suis réveillée au cœur de la nuit, et j’ai senti Amélie assise sur le lit d’en face, immobile. Le halo furtif de la pénombre sur elle. La musique de la nuit comme creuset.
Sa voix monte dans la nuit, douce, menue, comme en secret. Monologue intérieur. Je me demande si elle a conscience que j’entends son murmure.
« C’est bon de te voir dans ce lit. De te savoir là. Je dois l’avouer…. Nous deux dans cette chambre. C’est si lointain et en même temps si proche. Ce matin où tu es partie, je t’ai regardé partir de la fenêtre d’en haut. J’étais tellement en colère. Mais tellement ! Je m’en souviens comme d’un feu dévorant. Mais c’est l’unique chose dont je me rappelle. … ah, non, j’entends encore la colère de Grand-père, froide, coupante, acide, qui m’avait fait tellement peur. » Son souffle noue l’épaisseur de la nuit. Comme avant, et je guette son souffle pour entendre la suite.
Dans une douceur infime, assourdie, elle poursuit : « Pourquoi j’étais aussi en colère ? En fait, je ne m’en souviens plus vraiment… J’ai beau cherché, rien ne vient. Au moment-même je suppose que c’était évident au point de te laisser partir sans un mot et d’entretenir ce silence orgueilleux, interminable et absurde au fil des ans. J’ai essayé souvent de me rappeler pourquoi je t’en voulais tant. En quoi tu m’avais trahi… Rien. Comme un voile noir. ».
Les mots glissent en moi tout doucement comme un baume inattendu. Je frissonne d’incrédulité. Alors elle non plus ne sait plus vraiment…
« De te voir là, suppliante, dans l’entrée de la maison m’a retourné, totalement, …et je me suis dit que j’étais juste tellement heureuse, tellement soulagée de te retrouver. Que plus rien ne comptait. Rien. Je réalisais d’un coup combien tu m’avais manqué.
Merci. Merci. … merci. Je ne pensais pas que ce serait possible un jour. »
Mes larmes ont coulé doucement. J’ai étendu mon bras pour saisir sa main. Etreinte fugace.

Une porte s’est ouverte. Je me suis reconnu courageuse d’être venue, pour dire, exprimer, renouer … Les instants précieux de ces quelques jours ont bousculé ces années absurdes. Le Merci d’Amélie a remis chacune à sa place. Vivante. Unique. Je suis vivante et unique. Et en chemin. Son amour retrouvé m’a ravivé. Il reste une longue pente à gravir. Mais mon pas a changé de rythme.
Et j’ai affiché dans mon rêve un large panneau sur la maison noire : Rénovation en cours !

Portrait 1

Je me lance dans une série de portrait. De personnes croisées dans la rue ou dans des lieux publics, bars, terrasses, places etc… L’idée étant de leur construire une identité, un univers… dont je ne sais rien évidemment. Voilà le premier!
Dans un café à Biarritz, rentre une dame, fausse blonde, l’air désagréable, qui nous toise… je lui laisse la parole!

Évidemment ma place est prise. La petite table entre le bar et l’entrée de l’hôtel. Je déteste cela. Même si je sais que c’est un lieu public ce café de Paris. Mais d’y avoir mes marques me rassure. Le serveur me fait un sourire navré. Il sent mon impatience. Je suis une habituée.

Je sais… je n’ai absolument pas l’air de cela. Je cultive un air hautain et désagréable. Cela me protège de l’émotion. Ce matin, j’y ajoute mon apparence… pantalon de cuir, veste longue sans manches en fausse fourrure noire. Mon maquillage trop fourni alourdit mon visage un peu poupin de fausse blonde.

En entrant, mon regard a fait le tour des tables avec un dédain teinté de colère… je les vomis. A la mesure de l’accablement qui m’habite. Ils m’importent peu en fait. Mais ils m’agacent. Ils viennent me heurter. Me renvoient à ma solitude. Alors que je tente de montrer qu’elle m’indiffère. Ils m’agacent tous. Deux couples d’amis qui rient pour un rien. Deux amoureux qui se caressent furtivement. Le père et le fils embarqués dans ce match de rugby bruyant comme si leur vie en dépendait.

Ce matin, j’ai essayé d’appeler mon fils. Pas de réponse. C’est le troisième message que je laisse. Sans retour aucun. Cela aussi ça m’agace. En fait plus que cela. C’est comme un rejet qui m’atteint, me pique. Moi qui ai toujours vécu en signifiant clairement que je n’avais besoin de personne. Cela m’atteint. Réellement. Et c’est nouveau. Je découvre l’attente. L’attente de l’autre… l’inquiétude. Avant je ne faisais que faire attendre. Je n’en mesurais donc pas les effets. Je les méprisais même. Aujourd’hui, je les éprouve. Cela me fragilise, m’impacte. Depuis peu. Et je suis très démunie.

J’ai pris le journal. Parcourant d’un regard bref les nouvelles. Je n’y trouve aucun intérêt mais pour la première fois j’ai besoin de me donner une contenance. Attirer les regards ne me suffit plus. Ma faille intérieure se creuse. Se voit-elle tant ? Et mon fils qui ne rappelle pas.

Le café s’est vidé. D’autres arrivent pour déjeuner. Je me lève. Dans une lenteur calculée. Tout est affaire de vernis. Dans les rues de Biarritz, la brocante provoque de petites effervescences. Malgré un temps un peu frais, les premiers touristes de mai s’aventurent vers les premiers shorts et débardeurs. L’envahissement estival commence. Sans changer de pas, digne, je marche jusque chez moi. Dans l’ascenseur, je commence à me détendre. Les entrées codées filtrent les intrus éventuels. Pas de surprises possibles.

Mon appartement domine la mer. L’ancien grand hôtel a été divisé et mis en vente par lot. Stanislas, mon amant de l’époque m’a offert celui du dernier étage qui surplombe la mer. Le plus haut, le plus grand, avec une terrasse tout du long. L’argent transpire de partout, un rien de m’as-tu-vu aussi. C’est ce que je voulais à ce moment-là. Maintenant… tout est différent. Et la mer, à la musique lancinante et continue, rythme les jours.

La porte blindée glisse sur ses gonds. Indira, ma bonne indienne, vient me débarrasser entre sourire et obséquiosité. Ma main continue d’effleurer mon téléphone. Mon fils n’appelle toujours pas.

A cet instant la décoration étudiée du lieu me heurte. Précision, ordre, esthétique de prix… un mélange de soin et de besoin d’étaler sa supériorité transpire de partout. Mais pas de vie… aucune vie. Une sèche solitude infiltrée de partout. Solitude. Ma solitude qui me fouette à l’instant. Me tord, me déborde, me coupe.
Je me plie sur le canapé en criant, mes mains tenant mon ventre, respiration coupée, tremblante. Une douleur aigue me traverse le torse, m’étourdit, m’aveugle. Je sens la vie qui me quitte et je ne la retiens pas malgré la peur.
Mon téléphone vibre… Mon fils ! Dans un ultime effort pour répondre je tends le bras et …

Le choc du corps sur la table de verre a arrêté la sonnerie du téléphone. Puis retentit le petit sifflement d’un message.
Et le flot de l’océan continue son va et vient. Immuable.

2019

Ailleurs, demain,

L’inconnu comme méditation, comme appel.
Les jours s’enfilent comme un chapelet rebelle.
Ce chemin sinueux, ces bouquets d’arbre penchés par les éléments, ces mots, ces rires, ces caresses, ancrés, agrippés. Ces longs soupirs frémissant au vent.

Histoire mystérieuse avec moi, avec toi, avec nous.

Ce vide de l’inconnu écrit l’évidence
que nous sommes neufs,
que le jour est à inventer
avec cette goutte intime, incandescente, de vie et d’espérance.

Bonne route pour 2019

Bem vindo do Brasil

Contrastes…

Changer de monde en deux secondes!
Peut-être pas en deux secondes. Mais changer de monde. Dans l’air, les gestes, le rythme… la respiration. Un air nouveau, des rues aux couleurs inconnues, même la musique des klaxons est neuve.

Il y a la vie d’en haut et la vie d’en bas. Elles se côtoient sans se regarder. Sans se toucher. Proches pourtant. Des façades lépreuses répondent aux peintures colorées, presque des peintures de guerre, et les rues serpentent entre grilles de fer des magasins de fortune et propriétés protégées aux barbelés rassurants. La pauvreté on la voit, la richesse on la cache. On peut la deviner ou l’imaginer. Mais on n’en voit rien depuis le chemin commun.

Etrange contraste d’un pays qu’on dit chatoyant, musical et insouciant. Et qui affiche des visages chargés de la lourdeur du jour et des regards durs, fatigués. La vie est dure pour beaucoup. Ce cireur de chaussures insistant, ce petit vendeur de cacahuètes au regard noir devant notre refus d’acheter, cette femme et sa mère marchant au pas d’une sorte de douleur, cette mère nous demandant d’acheter un coca pour son fils. Deux personnes allongées sur le trottoir sous une large inscription sur un mur « Mur do lamentações ». On ne peut pas y être indiffèrent.

Les regards sont tristes, parfois vides, les silhouettes crient misère, les corps allongés sur les trottoirs sont aveugles aux gens qui passent, mais quelle gentillesse dans les mots et le contact avec nous. De cette femme sans âge, maigre, dont la voix s’anime pour nous guider. De ce serveur appliqué à nous apporter tout ce dont nous avons besoin et même plus. De sa poignée de main chaleureuse. De ce chauffeur de bus, attentif.

Elle a le même visage fatigué que les autres. La même solitude aussi peut-être. Elle a juste entendu nos questions. Pour trouver le bus 007. D’autorité elle a pris ma main. Nous a guidés, volubile et attentive. Elle nous a raconté son histoire, ses achats… ou du moins je l’ai imaginé. Comment tout comprendre dans son portugais enthousiaste. Elle a veillé à ce que je ne traverse pas au rouge, que le chauffeur nous attende, qu’il nous dise quand descendre.

Tout est bon pour gagner trois sous et survivre âprement. Vendre quelques cônes remplis de cacahuètes, quelques chapeaux empilés sur la main, quelques habits et chaussures usagés sur le bord du trottoir en une brocante éphémère ou une petite boite de friandises.

Tension permanente aussi entre les grilles de barbelés, les volets baissés du monde qui se protège et celui de la rue ou des maisons abîmées qui s’exposent à ciel ouvert. Entre la ville et la nature luxuriante qui reprend ses droits dès qu’elle le peut.

On est envahis d’émotions, bousculés d’images neuves. On est ailleurs, nos repères sont loin. Première journée étonnante en effet. Arrivée à l’aéroport tôt. Attente de Jackson puis arrivée à Altos en taxi. Nos yeux furètent et virevoltent. Tout est neuf. Chaque mur, ambiance ou bruit nous interpelle. Nous sommes comme des enfants. Nous bredouillons nos premiers mots de portugais… Merci Yure! Puis une petite sieste pour récupérer.

A 14h, nous avons faim. Jackson est parti. Nous sommes seuls avec pour seule info qu’il y a un petit resto tout près. Tout près? Bon alors on y va. Et on se trompe. On part à droite au lieu d’aller à gauche et on marche, on marche, encore et encore. Rien. Seule la forêt entoure la route. Lourde, pleine, dominante, humide, avec les lianes qui s’écroulent vers la route. Et on a faim, on fatigue un peu. Et rien, pas de restau à l’horizon. Alors on craque et on prend le bus. Sans trop savoir où on s’aventure. On sait juste qu’il va au Centro. Alors va pour le Centro…

Nous descendons près d’une place. On ne sait pas bien où. Visiblement un quartier très populaire. Aucun autre touriste à l’horizon. On s’attable dans un petit café d’angle, pour déguster nos premiers feijaos, frites, riz autour d’un menu bout de poulet. Le serveur est aux petits soins. Que c’est bon de manger.

Nous repartons, au hasard. Sans trop savoir où nous allons. Découvrant les rues, les quartiers, la vie simple, les gens à l’arrêt de bus, le « magasin » de bricolage pour acheter un prise, les marchandises que l’on porte encore sur un brancard à main, les rideaux de fer des échoppes fermées, … attirant et déroutant à la fois.

Au détour d’une rue l’ambiance change, un peu plus clean, des bars aux serveurs plus stylés, des façades un plus léchées… s’approcherait-on du centre? Puis jus frais … (mmm le délice !). On paie presqu’aussi cher que pour notre repas de tout à l’heure. Pas de doute on a changé de quartier.

On remonte en bus (merci la solidarité!), on commande des pizzas et dodo. Et ce fût le premier jour!

Favela…

Favelas… ce seul mot ouvre des imaginaires. Angoissants ou intrigants, méfiants peut-être, interrogatifs pour le moins. Pour nous, c’est la favela Morro dos Prazeres (littéralement « La colline des plaisirs »). La favela la plus haute de Rio. 10000 habitants à peu près. Et son apparition dans un documentaire sur les tensions, affrontements et fusillades entre trafiquants de drogue et police n’a rien de forcément rassurant. Vu de loin. De près, ce sont des personnes qui nous accueillent, nous précèdent, nous ouvrent le chemin, nous donnent quelques codes nécessaires. 

Jacson habite « Prazeres ». « C’est chez moi » nous dit-il. Et son regard droit et son ton affirmé dénote une fierté mêlée de défi. Il veut nous faire découvrir son quartier mais aussi l’association « Equilibrio sustantavel » forte de sa petite escolinha et de sa radio. Nous partons à pied. Comme partout au Brésil la distance entre aisance et pauvreté est très réduite. Les premières maisons de la favela touchent le jardin de la guest house où nous logeons.

A l’entrée, une voiture de police est installée, presque vissée dans le sol. Et sur le mur, une peinture colorée et engageante aux personnages souriants côtoie une annonce : « La paix vous en êtes capables. Arrêtez cette guerre maintenant, des deux côtés. Cette communauté n’a pas connu de conflits armés depuis 4 jours ! »

Le ton est donné. Il y a des tirs mais c’est une communauté aussi.

A Prazeres, il faut savoir grimper. A flanc de collines, elle s’accroche. Les maisons agglutinées forment une espèce de mosaïque colorée, épousant la colline comme un long voile. Alors, escaliers et chemins étroits serpentent entre les maisons. Rapidement, on ne sait absolument plus où on est. Tout se porte à dos d’homme, rien ne roule dans ces ruelles tortueuses : les sacs de courses, les colis mais aussi la bonbonne de gaz sur l’échine. Et en haut, tout en haut, avec la vue à 360 ° sur Rio, c’est une petite plaine de jeux pour les enfants et un terrain de football, sur lequel Orlando veille comme le lait sur le feu.

Prazeres, c’est aussi se sentir un peu transparent. A l’entrée de la favela, il y a le terrain de foot couvert. Aujourd’hui est jour d’entraînement en vue d’un tournoi et rien n’est laissé au hasard. Le jeu est sérieux, très sérieux, avec le volume de décibels assorti. Face aux joueurs, parents et amis suivent chaque passe tout en buvant un verre. Nous passons le long du terrain et si tout le monde nous voit, personne ne semble nous regarder. Transparence presqu’électrique. Dans les ruelles c’est pareil. Nous croisons peu de personnes. Toujours elles nous saluent. Mais on se sent regardés, suivis, épiés en quelque sorte.

La sensation est la même pour aller manger au « restaurant » de la favela. Pour atteindre la salle avec tables, chaises et télévision permanente, il faut passer par la « terrasse » du café puis par un couloir bordé d’une sorte d’entrepôt. Là encore sans accompagnateur connu nous ne pourrions pas venir. Et là encore on se sent à la fois observé et invisibles. Pour autant, le plaisir est réel de partager ce temps très local ; femmes avec enfants qui viennent commander un repas, Orlando en facteur, deux ouvriers attablés pour leur pause de midi et toujours l’écran omniprésent avec sa vitrine si factice.

Prazeres, c’est encore la violence latente. Les policiers sont bien visibles. Par la voiture de police à l’entrée, par le poste de police près du terrain de foot couvert, par le poste de surveillance sur la placette en haut. Les trafiquants sont, eux, invisibles. Tout au plus on les entend, quand les coups de feux s’échangent à l’aube. Mais la tension est palpable. L’interdiction de photographier la concrétise.

Prazeres, c’est aussi des projets financés au sein de la favela. Total pour un mur de graffitis. Magnifiques peintures sur les murs qui colorent et égaient. Mais aussi pour un jardin à la française dans un autre recoin de la favela qui signe là cet orgueil de donateurs finançant leurs propres désirs plus que les envies des habitants. Il est mal entretenu car parfaitement inadapté !

Prazeres, ce sont des personnages.
Orlando, responsable de la communauté. Facteur, animateur, arbitre de foot. Il dégage autorité et disponibilité. Il est respecté cela se voit. Et ses mots pour nous accueillir disent à la fois la bienveillance, l’isolement et le poids des besoins. « Votre présence dit que nous sommes importants, nous donne de la valeur. Merci. »
L’une tient un des restaurants de la favela. Une autre, ancienne toxico, agit pour sortir les femmes de l’engrenage des addictions ou des grossesses précoces. Lena, bénévole de longue date à l’escolinha. Sida qui porte la vie de l’escolinha sur ses épaules. Chacun nous donne un regard franc, clair, profond. Les souffrances et pauvretés pour lesquelles ils combattent ne sont pas loin.

A Prazeres, il faut être capable de grimper ai-je dit. Et bien évidemment, l’escalier vers la terrasse de l’escolinha est presqu’une échelle. Les enfants se calment à notre arrivée. Des inconnus ! Le cours d’anglais avec Lena se termine. Le thème ? La paix… L’occasion de poursuivre une éducation aux valeurs fortes. Et ici, la paix, c’est une attente très concrète. Dans la favela, mais aussi à Rio, entre les hommes et les femmes, les pauvres et les riches.
Léna est bénévole depuis de nombreuses années. Son enthousiasme est volubile.
Sida est plus discrète. Petite et ronde, de cette rondeur du manque. Des jambes solides, escaliers obligent ! Son visage rond aux yeux vifs accompagne son sourire très doux. Une attitude un peu en retrait mais si présente. Rien ne lui échappe, elle est la référence des enfants. Elle porte ce projet de toutes ses forces. C’est palpable.
Les présentations aux enfants se font dans les classes avec une certaine solennité. Une bonne quinzaine de paires d’yeux nous observe. Regards intenses, attentifs… Nous testons notre maigre portugais pour répondre à leurs questions. Et les réponses suscitent des inconnues, des perplexités et quelques rires ! Paris c’est connu, mais la Belgique, un peu moins ! Mais quand nous parlons de chocolat tous les yeux brillent.
Au-dessus des classes, c’est la cour. Vaste espace aux barreaux de fer bleus, à la vue imprenable sur Rio, le pain de sucre, la mer… on voyage avec le regard. Au fond la cuisine, séparée de la cour par un grillage. Les enfants se lancent sans retenue pour jouer, bientôt le foot bat son plein… et le grillage de la cuisine montre toute son utilité pour se protéger des tirs au but !
Rendez-vous est pris pour mercredi avec Georges et … le chocolat.

En quittant la favela, le regard un peu vide de cette femme âgée, accoudée à sa fenêtre, immobile, me poursuit. Si ses jambes ne la portent plus dans ces chemins escarpés, où s’arrête l’horizon quand les murs sont si rapprochés ? La puissance des rêves et des images de tous les jours vécus garde-t-elle intacte la force de vie ?

Rio…
En ce premier samedi, nous descendons au Centro. Quartier des banques et des affaires. Erreur d’aiguillage !
La longue rue qui mène à l’Eglise proche de la mer est déserte. Des bâtiments en ruine voisinent avec de coquettes façades coloniales et d’imposants immeubles modernes, massifs et vitrés de gris. Mais la rue est vide. C’est le weekend. Seuls les clochards alignés devant les banques, peuplent les lieux. Le soir est tombé. Cela ressemble déjà au monde de la nuit… à 19h. Une sorte de malaise plane. Deux hommes nous conseillent de ne pas rester dans le quartier pour la soirée. Nous partons en taxi.
Rio imprévisible.

Nous reviendrons dans la semaine, un après midi. Tout a changé. Cela parait presqu’un mensonge. La rue grouille de monde. Les entrepôts gris et fermés sont un marché foisonnant. Chaque parcelle de trottoir accueille des marchands de toute sorte, du t’shirt de foot aux saucisses grillées en passant par les lunettes et les cacahuètes. La diversité de la population est flagrante. Multitude de couleurs, d’origines, de conditions… Vivacité des interpellations, des attitudes… Force des regards.
Rio multiple.

Le front de mer, lui, s’étire. Vaste espace aménagé pour se promener. Des grues du port en musée glissant presque sur l’eau, les militaires et les bâtiments de la marine, omniprésents, côtoient les pêcheurs, les amoureux, les vélos… Au loin, le pont de quatorze kilomètres traverse la baie dans l’azur. Les avions soignent leur courbe pour atterrir à l’aéroport tout proche. Et les passants, bigarrés pratiquent le selfie sans retenue.
Rio détendue.

Au café Colombo, au milieu d’un quartier commerçant, les années 30 sont encore là. Arcades en fer forgé, jeu de miroirs et serveurs en livrée, peuple le lieu d’une sorte d’élégance surannée. Les acheteurs s’y pressent, les plats sont élégants et savoureux, l’instant séduisant et le café excellent !
A Copacabana et surtout Ipanema, tous les établissements, les magasins et les immeubles jouent la carte de l’opulence, pas toujours celle de l’élégance. Dans les bars, boire un verre est hors de prix, c’est le lieu que l’on paie, pas ce que l’on boit ! Sur la plage, les vendeurs de toute sorte sont omniprésents, du foulard au fromage fondu en passant par les jus frais ou la cocaïne. L’air est doux, l’eau agréable, les vagues enthousiastes, le sable fin et la mer immense. C’est beau. Un après-midi est suffisant. Mais il fallait bien ça.
Rio cossue

Musique…
Musique du brésil, où es-tu ? De ces premiers jours passés à Rio, seule la musique commerciale semble avoir droit de cité. Nous guettons sans succès la langueur enveloppante ou le rythme endiablé des sons latinos. Une échappée à la radio dans un taxi… « oh, ça c’est bon ! », depuis les fenêtres ouvertes d’un bar « Tu entends ? J’adore ! ». Mais cette rencontre attendue d’une musique libre au cœur de la vie, nous la cherchons. Etonnés de la chercher. Surpris qu’elle soit un peu cachée.

Santa Térésa, notre premier dimanche brésilien. Le temps est beau, laissons les bus, marchons. La descente vers le cœur du quartier de Santa Térésa nous laisse découvrir plus en détails les maisons si diverses, l’hôpital abandonné, les graffitis souvent assez créatifs, la vue imprenable sur la ville, nouvelle à chaque tournant, et toujours les grilles et barbelés autour des habitations.
La petite place triangulaire, le tram un peu touristique, les bars largement ouverts distillent une ambiance de fête bon enfant. La rue est animée, intérieurs et extérieurs se mélangent, couleurs, artisanat et fumeurs, verre à la main, investissent le pavé. Le serpentin des rails du tram agit comme un guide. Il longe les maisons, sillonne les rues. Les façades sont colorées, ornées de carrelages peints, fleuries, la touche coloniale bien présente. Ici, l’atelier d’artistes, là, un restaurant haut perché, une créatrice de vêtements aux notes africaines, et plus loin, sur la place de l’église, des artisans, lampes, sacs, bijoux, vêtements, inventifs et lumineux.
Et là, enfin, la musique nous prend. Elle résonne sur la place des artisans. Puis dans la rue, un groupe installé près d’un café enchante les passants. Clarinette, saxo, guitares et chants, le pavé se peuple, on passe, on s’arrête, on danse, on swingue, on chante… on applaudit. Sans arrêter de boire un coup évidemment ! C’est comme un baume qui nous traverse, nous nourrit. Délicieux et partagé.

Le vendredi suivant, Santa Térésa toujours. Table réservée à Sobre Natural à 20h30. Le restaurant est vide à notre arrivée. Trop tôt ? Trop tard ? Qu’importe, on s’installe. Le serveur, jovial, est aux petits soins pour nous. Caïpirinha pour tous les deux, on y a gouté, on y revient !
Vers 22h, quelques personnes arrivent. Des habitués apparemment. Peu à peu, le restaurant se remplit de clients … et d’instruments. Une guitare, une autre, une flûte, un trombone… et d’autres instruments encore. Fin de concert pour boire un verre ou retrouvailles musicales ?
Une femme nous retient quand nous voulons partir « Ne partez pas, ils vont jouer. Et ils sont bons ! ».
Et la musique s’installe, fluide, souple, expressive. Ampleur dans la douceur. Les instruments s’accordent à la guitare du plus vieux. Son talent en fait le maître reconnu. Ils entrent peu à peu dans l’ensemble, improvisent, s’écoutent, goûtent le plaisir partagé. Une voix chaude aux accents à la fois romantiques et douloureux vient s’y ajouter.
Instant magique, suspendu, gratuit. Musique improvisée, langage universel partagé. Nous repartons émerveillés.

A Belo Horizonte, la musique prendra une allure plus intime, plus conviviale et plus partagée. Sur la terrasse baignée de nuit, Jacil mène l’élan. Sa voix chaude, sa guitare et son sourire bienveillant invite chacun. Sa nièce à la guitare aussi, son amie aux percussions et le reste du groupe à la voix. Nous offrirons aussi un peu de nos sons en partage. Ensemble piano et chant. Une première et un vrai plaisir.

Dernier soir de notre voyage… rendez-vous avec le jazz à Lapa. Triboz accueille des groupes de jazz brésiliens. La déco un peu tribale, forcément, l’espace à la fois intime et convivial forment un écrin de choix pour une musique de qualité. Le groupe est excellent, rythmes et harmonies nous emportent. Une Caïpirinha à la main… Délicieux.
Le patron, Mike Ryan, musicien australien passionné, est autant à l’organisation qu’à l’accueil des musiciens et du public. Quel mystérieux langage transparait au-delà des mots pour que les musiciens se reconnaissent sans détours ? Mike et Luc connectent immédiatement. Moi, je suis la « belle » femme qui l’accompagne. Well… compliment ou non ? Qu’importe! La beauté et la vigueur de la musique de ce soir emporte tout.

Intimité naissante…
Au bout de quelques jours, une forme d’intimité s’installe avec notre environnement, Rio, les bus, les sons, la jungle, les taxis, les singes… Apprivoiser l’espace, les lieux, les contacts, est un plaisir à la fois simple et entier. Même baragouiner notre portugais vacillant est un défi. Et il y a une fierté certaine quand nous sommes compris ! Étrange sentiment de commencer à se forger quelques repères, de se sentir moins perdus, moins étrangers en quelque sorte. L’accueil très simple des brésiliens y est sûrement pour beaucoup.

Les liens s’installent avec Ebson et sa femme, Anita, si attentive, souriante, Et leurs grands ados aux regards précis et déjà si matures. La vie à la favela ne laisse pas trop le choix.
Nous avons nos petits repères, les « tourniquets » antédiluviens dans les bus, nos arrêts habituels centro, lapa, santa Térésa…, le restaurant chez Gaucho, le cochon dans la rue, les petits déjeuners fruités, … et l’étude comparée des Caïpirinhas.

Intimité aussi dans nos liens avec la favela et l’escolinha. Chemin familier, lieux repérés, petit frisson d’être reconnu dans la rue par un des enfants qui vient nous embrasser. Nous en sommes à notre 5eme passage et c’est bien plus qu’une visite. Ce sont bel et bien des retrouvailles préparées de part et d’autre. Luc a prévu des animations autour de jeux et de rythmes, les enfants ont écrit des messages en français, fabriqués de jolis réceptacles avec des bâtons de glaces collés et décorés. L’accueil est incroyable. Les regards lumineux avides de nos réactions, la joie, l’affection et l’excitation mêlées nous touchent au cœur. Jeux partagés dans les rires. Instants légers. Heureusement dans la cour pas de murs, les décibels s’envolent loin et emplissent le ciel.
L’énergie circule et deux enfants en redemande de manière particulière. Sans barrières, ils s’enroulent au creux de nos bras. Sorte de transfusion mutuelle d’élan et de tendresse. Le petit Georges au visage d’ange y met une détermination incroyable. Il force mon admiration de venir chercher si nettement ce dont il a besoin. Et quand on sait ce qu’il vit… silence ! Son sourire en partant est à la fois chaud et doux, appuyé d’un regard clair et intense. Son dessin personnalisé est revenu en France avec nous. Quel petit bout d’homme ! 

La jungle à nos pieds…
Rio est urbaine et peuplée. Pour autant la jungle s’y insinue sans vergogne dès qu’elle peut. Même la terrasse policée de notre guest house l’épouse sagement, et s’y soumet en quelque sorte. Elle accueille les singes gourmands. Les oiseaux eux, sont plus distants. La végétation est luxuriante, dégoulinante, désordonnée. Une sorte de combat et d’échappée permanents. On sent une force indomptable. Les chutes de terrain sont vertigineuses, lianes et plantes s’entremêlent dans un corps à corps dont nous sommes exclus.
C’est à Rio mais ce sera aussi sur la route du Minas Gerais ou de Paraty. Les sierras à perte de vue, la végétation au bord de la route prête à l’envahir, les habitations nichées dans la forêt sombre, nous plongent dans un univers dont nous ne sommes pas les maîtres.

A l’inverse, à Inhotim, dans ce parc de 150 hectares dédié à la nature et à l’art contemporain, cette sauvagerie semble domptée, canalisée, adoucie. La nature s’exprime dans un cadre apaisant, joignant les créations à l’espace végétal. Communion des essences, des couleurs et des sons… presque seuls au monde pour une immersion des sens et de l’esprit. Marche apaisante et vivifiante à la fois. Pour touriste sans doute. Nos hôtes brésiliens n’y sont jamais venus.

La vie en bus….
20 août, nous voilà dans la rodoviaria (gare routière) de Rio pour entamer notre petit périple de touristes de quelques jours. Nous prenons le bus, comme tous les brésiliens. C’est une culture, un réseau, des habitudes. Chaque ville a sa gare, bus alignés, boutiques aux mets un peu gras, toilettes, café, suco natural…

Cela parait bien ordonné. Mais nous découvrons à cet instant que ces repères-là, nous ne les avons pas. Nous arpentons comme des âmes en peine les deux longs alignements de guichets. Il s’agit de trouver la bonne destination et la bonne compagnie pour y aller. Après quelques recherches, on trouve … évidement ! Un bus pour aller à Sao Joao dei Rei, dans un petit coin, un petit comptoir…. Mais, les cartes bancaires ne passent pas. Vite, un distributeur de billets. Puis, quelques minutes d’incompréhension sur le choix de nos places à bord. Puis rechercher le quai, dans la jungle en béton, le flot de bus et tous les voyageurs. Après tout cela, s’installer dans les fauteuils du bus a le goût d’une petite victoire.
A bord, chacun a ses habitudes de lecture ou de discussion. Ou de sommeil. Plus de 5 h de trajet c’est long. Parfois des coups de fils incessants. Avons-nous une star à bord ?
Passée la sortie de Rio, les paysages sont époustouflants. Ils courent sous nos yeux. Semblent pressés. Un homme à cru sur un petit cheval. Des véhicules improbables. Des marcheurs loin de tout. Une terre rouge flamboyante qui succède aux forêts sombres.

Le contrôle du contrôle succède au contrôle… étonnant pays aux allures fantaisistes où la rigueur de l’ordre est encore si naturellement présente. Nous avons mal anticipé et la clim à bord est très fraîche. Nous avons froid. Nos sacs sont tout au fond de la soute ! Patience alors. Nous arrivons frigorifiés et la proposition d’un restaurant servant des soupes nous parait franchement salvatrice !

Tiradentes… le bus nous laisse dans une délicieuse petite ville que les siècles ont laissée tranquille. Une sorte de décor de cinéma pittoresque et délicieux. Une rivière court. Des bambous se dressent et la terrasse du restaurant ouvre sur un potager appétissant. Les rues en pavé ont traversé les siècles, elles portent calèches, pieds, charrettes, et aujourd’hui camions et voitures avec une persévérance remarquable. La rue grimpe, notre marche s’y adapte. Elle monte vers l’église paroissiale qui domine la ville. Dressée, comme en veille, solide, dominante, ses courbes dorées soulignant sa blancheur virginale. Le soleil couchant la fera rougir. Elle est belle.
Sur la place, plus bas, bordée de maisons aux volets colorés, le bus scolaire attend ses passagers. Cela nous parait une peu surréaliste dans ce décor décalé. A leurs cris joyeux, on se dit qu’il y fait bon vivre.

L’étape suivante, c’est Ouro Preto. Cité coloniale elle aussi, accrochée aux collines, et aux sierras. L’histoire locale ancienne est violente, jalonnée de révoltes et de tortures. Les bons envahisseurs catholiques semblent si peu humains. Elles brillent de mille feux avec les pierres précieuses enfouies dans ses terres. Les rues sont encore plus vertigineuses. Et quand il pleut, on les dévale en arrière ? C’est ça ?
La chambre aux allures de caverne est comme un refuge. La terrasse, presqu’aventureuse, avec les énormes avocats qui se détachent de l’arbre sans prévenir. Mystérieuse aussi avec cette mosaïque de toits enchevêtrés qui entrainent nos regards vers les hauteurs. La noblesse des lieux nous saisit.
Au fil des changements de bus, nous prenons quelques habitudes. Notre désinvolture grandit. Nous nous sentons un peu aventuriers… presque du cru !

Belo Horizonte…
Belo Horizonte c’est encore un autre univers. Grande ville aux accents plus modernes que Rio, presque européens. Très grande. L’ambiance y est très différente et, ici, nous nous sentons peu touristes. Sans doute parce qu’il n’y en a pas beaucoup. Trois jours d’accueil brésilien chez Pascal et Jacil. Un quotidien brésilien en somme. Le mercado central un peu étouffant, la numérotation des immeubles plutôt fantaisiste, l’équipe de Pascal très sympathique, et Robin le chien, parfois un peu inquiétant. Les mots de Pascal sont parfois un peu durs sur le pays, ils rejoignent certaines de nos impressions de dureté ou de violence latente. Mais, la connexion amicale a été belle et intense. Merci.

Des églises en pagaille
Partout, les villes sont parsemées de myriades d’Eglises de toutes sortes. L’Eglise catholique est gardienne des édifices principaux mais les autres communautés fleurissent à tous les coins de rue. Eglises du Christ, salvatrice ou non, de toutes les sortes de Royaume possibles, de l’Esprit Saint sous toutes les formes, toutes ont pignon sur rue et drainent un nombre impressionnant de fidèles. Le phénomène fait figure de structuration du pays, comme une régulation du désespoir. Ils vendent de l’espérance à bon marché, en quelque sorte. La seule messe que nous verrons est bien terne. Pas de chants, un assemblée très froide… Où est la pétulance brésilienne ?

Paraty
Ce petit paradis, colonial lui aussi, donnera un air amoureusement romantique aux couleurs d’océan, de plage et de sable à nos derniers jours brésiliens. Les petits bateaux à quai comme les perles d’un chapelet, les fleurs en cascade sur l’Eglise, les peintres en rang organisés pour repeindre le terrain de handball de la grande place, les fanions bleus claquant au vent, les petites rues aux blancheurs colorées… Touristique, certes, mais ravissant et délicieux. Fruits de mer et petit déjeuner au bord de l’eau, un petit tour dans la mer, une caresse au chien errant un peu gourmand, une leçon de Cachaça par un vendeur au français impeccable… et quelques Caïpirinha, évidemment ! Deux jours parfaits.

En ce premiers jours d’octobre, à bien des jours de notre retour, la violence qui se déchaine avec les élections présidentielles nous fait mal. Il y a tant de besoins, d’espoirs, de courages, de vies en combat… Pourra-t-on éviter d’y ajouter les armes et le mépris ?

 

 

Vibrations

Le jour est né de l aube

Ivre d espoir et de vie

Vague instant au noir évanoui

Inconnu au souffle vibrant

Violence et peur en embuscade

 

La vie s étire

Matinale, mystérieuse et vorace

Jette la solitude aux crocs de mort

Chuchote sans relâche au présent

le cœur, le chaud, le vivant

 

Le soir flamboie de ces gouttes-la

 

 

Etre là, juste là

L’impression soudaine à ce moment précis est que le monde s’arrête de tourner dans le même sens. Il a juste égrené quelques mots. Juste cela. Froidement. Devant moi. Et plus rien ne sera plus jamais pareil. Tout bascule. Mon corps figé essuie la tempête presque sans signes particuliers. Ma voix tremble peut-être un peu. A peine. Mes mains, posées sur le bureau, sont immobiles. Mon dos appuyé sur le dossier de la chaise.

J’ai juste le sentiment qu’il n’y a plus d’air, plus de vie, plus de respiration. Asphyxie totale. Je ne suis même plus très sûre d’encore connaître mon nom. Ni même où est la porte. Le verdict est là. La mort et son décompte précis. Les constats imparables. Et ce feu en moi. Feu ou lave incandescente. Je ne sais pas bien. Tout brûle en moi.

Je sors du bureau. Et là, tout craque. Les arbres du jardin sont les témoins de mes cris, reçoivent mes coups rageurs sans broncher, cueillent mes mots hachés, perdus, incrédules…

Incrédule ? Pas vraiment. Au creux de cet incendie intérieur. Je sais en fait. Comme une sorte de macabre évidence en moi… C’est fini et ça ira vite ! Le temps très court des jours infiniment longs a commencé.

Et j’y serai seule. Solitaire. Malgré les attentions et les amitiés.

Seule à porter ces mots-là. Définitifs. Cette certitude intérieure qui ne peut être dite et que personne ne peut réellement entendre. Comme un chemin de traverse, invisible des autres… pour tenir, ne pas lâcher, ne pas sombrer.

Encore aujourd’hui, rien ne peut effacer cet instant. Il est ce que je sais du basculement, de l’évidence, de la douleur la plus vive, de l’impuissance la plus totale… et dans le même temps du choix le plus fort, le plus lumineux : celui de vivre malgré tout.

Cela peut paraître une évidence de vivre et cela ne l’est pas. Jusque là la vie avait une couleur simple et fluide. Balade dans la campagne parsemée de fleurs, de jolis paysages, de douces rencontres et de découvertes riches. De cailloux aussi, de cul de sac, de chutes ou de fossés un peu arides que je qualifiais facilement de tragiques ou de noir profond. Mais je ne savais rien. Vraiment rien. Ce jour-là, j’ai expérimenté ce sentiment violent et douloureux de devoir affronter la mort et dans le même temps choisir de vivre. Avec un sentiment coupable de me désolidariser voire de trahir.

Et dès la fin de l’opération c’est devenu cruellement concret. Il a fallu protéger parents et enfants, rassurer, porter des mots d’espoir et de vie quand la résonnance intérieure était tout autre. Il a fallu être là, cajoler, soutenir, aimer, parler, douter aussi… rire parfois aussi. Il a fallu aussi chercher un petit espace de lumière et d’air à moi. Etrange sentiment que celui-là. Soutenir cette vie commune de 25 ans, combattre la maladie, c’était aussi me créer un coin de jardin secret, très secret, très personnel… comme des prémices de cette vie solitaire qui sera la mienne ensuite.

Plus tard.

J’avais toujours imaginé que prendre un chemin de traverse était une sorte d’échappée romantique. On choisit de partir et on laisse derrière soi la grisaille pour aller vers le soleil. J’ai compris ce jour-là, et les jours suivants et encore suivants, que le choix est à la fois plus infime, plus discret, plus enfoui et plus essentiel. Même contrainte. J’ai bien choisi ce jour-là une nouvelle voie. La route de l’instant présent.

Ce choix-là m’a donné de peser mes mots, mes regards. De bâtir un petit espace pour me protéger. De garder l’amour sous toutes ses formes, même si l’une d’entre elles s’en allait. Chaque situation m’ a obligée, ouverte à une vérité, une réponse, une présence pleine et entière. Le temps était compté. Sa valeur était dans la qualité de l’instant. Richesse et fragilité avouée. Ne pas forcément combattre ce que l’on ne comprend pas. Accepter l’impossible comme le plus humble. Etre là. Vraiment là. Jusqu’au bout.

Il n’y a pas d’autre chemin. Je suis habitée par cela. Je l’emprunte chaque jour, chaque matin.

Etre là. Vraiment là. Juste là.