portrait 2

Dans une petite gare de province, je rentre vers Paris. Nous sommes 4 à monter dans le train. Une femme en descend près de 40 ans. Je croise son regard à la fois apeuré et déterminé. Je monte dans le train et je la vois immobile sur le quai. Le train démarre, je lui laisse la parole! 

Entre brume paresseuse et givre précoce, cette fin de journée hésite entre automne et hiver. Incertitude paisible. Campagne engourdie. Pourquoi bousculer tout le monde quand le jour finissant éclate de cette douceur originelle. Sa caresse réveille les feuilles rougeoyantes. Les herbes s’étonnent de ce givre. Faut-il déjà s’écarter du jour orange pour l’engourdissement de l’hiver ?
Je regarde ce roman qui s’écrit sans moi par la fenêtre du train. Seule dans le wagon, j’ai mis mes écouteurs. Musique en échappée salvatrice, complice. Je frissonne en sortant du train. Quai quasi désert à cette heure. La petite gare semble perdue. Le hameau éteint. La campagne proche quasi vorace. Hésitation du soir qui arrive. Hésitation du jour en déclin. Hésitation de tout mon corps.
Personne n’est descendu avec moi. Trois sont montés. Peu d’inconnues s’arrêtent dans cette mini bourgade. Surtout le soir. Quelques pas vers la sortie. Je passe la petite barrière verte. Elle grince sous ma main. Comme un bonjour étriqué. Comme ma respiration étroite. Vais-je y arriver ? Il y a si longtemps que je ne suis pas venue. Vais-je y arriver ? La question me brûle. Cette sempiternelle question brouille toutes les ondes. Déconstruit les avancées. Mon Dieu j’en suis encore là ?

La bataille a commencé il y a bien longtemps. Lent grignotage de ma volonté, de ma maîtrise, de mon aisance. Une lassitude qui s’infiltre insidieusement. Le sommeil de plus en plus incertain, haché. Les matins alourdis. Ma sensibilité exacerbée. Plus de force pour ne pas me laisser blesser par les mots, les regards. Et la culpabilité de ne pas surmonter cela. Me remettre au travail, ou relativiser ce qui vient de se passer, devient un combat. Ooh, pas immédiatement ! Il a fallu des mois et des mois. Rien de réellement sensible au début. Comme une ombre que je balaie. Cela va passer. J’en parle au début. Puis cela revient trop souvent, je finis par me taire. Et si au début, je n’y accorde aucune importance, bientôt je ne peux plus ni l’éviter ni l’ignorer ni m’en échapper. Et la seule responsable, c’est moi, évidemment ! Qui d’autre cela pourrait-il être ?

Regard circulaire sur la place. Immobilité des lieux, de l’air. Je sais bien que je dois prendre l’étroite rue de droite. Rien n’a vraiment changé. La maison aux volets rouge qui fait l’angle de la rue a toujours ce petit air de veilleur, de refuge. J’imagine que Madame Courichon n’y habite plus, voire n’est plus de ce monde. Elle me semblait vieille. Mais que sait-on avec nos yeux d’enfant ? Si ce n’est une sorte de mise aux normes rassurante. Il y a comme une chambre d’écho. Ampleur de mes pas, chant de ma valise sur les pavés de la rue. J’avance doucement et mon esprit bouillonne. Que vais-je dire ? Qui va être là ? Je n’ai pas prévenu évidemment. Amélie vit toujours dans la maison. Je le sais. Elle n’a jamais pu s’éloigner. Notre anniversaire à deux jours d’intervalle en début d’été, nous a valu de souffler souvent nos bougies ensemble. Oh ce regard par-dessus les petites flammes pour commencer à souffler ensemble ? Unité de sourire, de plaisir, d’attente, de complicité.
Amélie a toujours eu cette grâce un peu fauve des longues filles brunes. Un mouvement léger des hanches, ce port de tête élégant, un rien distant, et le pas aussi fluide qu’énigmatique. Ma blondeur un peu voluptueuse me paraissait tout à coup épaisse, lourde quand elle n’était que douceur. Rien d’écrit dans notre plaisir à être ensemble. Une forme d’évidence.
Comment cette harmonie complice a-t-elle pu se transformer à ce point ? Un mur de silence, têtu. De tant d’années. Et je me suis enfuie sans comprendre. A l’âge de la jeunesse les projets prennent le pas sur les petits clous du passé. Même s’ils sont dans la chaussure, on avance sans vraiment les sentir. J’ai cru que j’avais balayé tout cela. J’ai cru…

J’ai tout fait pour éviter la reddition. Où ce que je ressentais comme tel. J’ai été au bout de la négation de moi-même, de ces angoisses d’être démasquée, au bout de la fatigue, de l’épuisement, de l’obstination aveugle. Ce lent épuisement de ce qui fait tenir debout. Cette culpabilité sans objet comme une brume de la conscience. Et doucement, inexorablement, au-delà de ma volonté incantatoire, je suis tombée. Et cela m’a fait encore plus peur que de tituber.
Avec le silence ouaté pire que les cauchemars au cœur des nuits blanches. Le silence de soi à soi. Que pourrait-on encore se dire que l’on ne s’est déjà dit ? Le silence de soi à ses proches. Leur regard navré, leur soutien est presqu’une salve de plus. Le silence des collègues. Le mur des silences à la résonnance violente. La seule que l’on imprime encore.

De marcher dans ces rues rallume tous ces jours de vacances, de familles, de galopades, de rivières caillouteuses, de secrets, de douceur. Les enfants face au bloc un peu mystérieux et hermétique des adultes. Je crois qu’ici j’ai appris le sens du mot liberté. Regardait-on ce que nous faisions ? Où nous bâtissions cabanes, bêtises, rivalités, jeux interminables ? Le sésame était de revenir à temps pour les repas, d’effacer les traces noirâtres sur les genoux, tirer le chemisier ou la robe, passer une main hâtive dans les cheveux en broussaille, et penser à se laver les mains. La règle des bonnes manières dans la maison était le passeport pour ne pas être inquiété pour le reste. Le sauve-conduit pour toutes les explorations.
Amélie avait toujours des audaces que nous n’avions pas imaginées. Elle poussait toujours l’aventure un peu plus loin que nous. Comme un défi. Comme un feu. Sous ces airs extrêmement sages, elle réussissait toujours à nous bousculer, sans toujours réussir à nous faire sortir de nos codes. Notre petite bande en était impactée de manière diverse. Les trois garçons une peu plus jeunes que nous savourait le fait d’être admis par les filles, plus âgées de surcroit et s’en tenaient là. Les trois amies du village, elles, ne se posaient sans doute pas autant de questions que moi.
Je la revois encore s’aventurer droite, longiligne, d’un pas régulier dans le jardin interdit de notre sombre voisin. Réussir à se glisser dans la maison. Et garder le secret le plus absolu de ce qu’elle avait vu ou entendu. Notre refus de l’accompagner avait un prix. Celui de l’exclusion. Et moi, j’étais incapable de la suivre. Même si cette exclusion teintée de vague condescendance me faisait mal. Jamais elle n’en a dit quoi que soit mais certains silences sont tellement féroces. Je les ai entendus comme tel en tout cas.

J’ai refusé d’abord l’arrêt de travail. De cette peur viscérale de perdre mon gagne-pain. Puis j’ai transigé avec deux semaines, couplée à deux semaines de vacances. Pauvre compromis de bête traquée. J’ai sombré en réunion devant tous, plus d’échappatoires possibles. J’étais cernée. Longue table comble pour une intervention attendue. Plus de souffle, plus de regard, plus de voix, plus de corps… Malaise en direct. J’ai eu le sentiment de disparaître.
Burn Out. Le mot est écrit. Il est dit. Il résonne. Enorme. Incongru. Cette incompréhensible reddition au nom de feu. Alors qu’elle est avant tout un enfouissement. Ce couperet toujours un peu suspect aux yeux de tous. Comme une espèce de mascarade, d’excuse aux contours informes.
De la chambre d’hôpital au confinement de mon appartement j’ai erré dans un non-lieu. La fatigue régule tout .. c’est-à-dire rien. Une pensée a un tel poids, un pas une exigence, un geste une lourdeur. Des montagnes insurmontables, démesurées. Au-delà de mes forces.
Et la honte. De faillir. De déserter. De ne pas être capable. Car c’est cela la norme, non ? Réussir, assurer, gérer, sans failles. A quel prix ? Personne ne veut le savoir. Repose-toi. Le médecin c’est son métier. Repose-toi. Les proches soufflent un peu. Ou se dédouanent. Ou fuient vite, très vite. Et si c’était contagieux ? Plus rien n’a la même couleur. Ni le temps, ni le café, ni l’amitié… ni moi.

Un soleil timide se glisse près de moi. Allons, encore deux rues puis on tourne à droite au petit rond-point. La maison est au bout de l’impasse comme calée par les autres. Un peu gardienne, un peu solitaire. Elle a gardé son aspect un peu cossu sous une fragilité nouvelle. Peinture moins nette, toit moussu, le jardin plus sauvage. Grand père n’est plus là pour veiller au strict respect de l’ordonnancement du jardin et de la maison. Ancien militaire, il n’était pas vraiment adepte de la fantaisie. Une lumière brille dans la cuisine à l’approche du soir. Amélie ou tante Odile ? Ou … ?
Je ne suis plus revenue pour des vacances depuis plus de 20 ans. J’ai fui cette maison l’été de nos dix-huit ans à Amélie et moi. Et n’y suis passée que pour de courtes visites. Des passages… rien d’autre.
Ce 20 août. Fête traditionnelle pour nos deux anniversaires. Table de fête sur le nappage blanc amidonné. Rehaussée d’une couleur particulière pour ce passage à l’âge identifié comme adulte. L’heure du repas arrive. Amélie manque à l’appel. Inhabituel, inconcevable. Grand père fulmine.
Il me regarde furieux. « Evidemment tu ne sais rien » lance-t-il acide.
Non je ne sais rien et pour une fois c’est vrai. Amélie est partie furtivement cette après-midi quand je lisais dans ma chambre et je n’ai aucune idée d’où elle allait. J’en suis un peu mortifiée d’ailleurs. Tante Odile tord ses mains. Les autres s’agitent. Le ton des voix baisse en écho à l’irritation de grand père qui monte. De longues minutes pèsent sur le salon tout à coup électrique.
« A table, il n’est pas question d’attendre encore » cingle-t-il
Le repas a ressemblé à une veillée mortuaire. L’attente a ruiné la qualité du repas. Les festivités ont été ajournées. Personne n’ose exprimer son inquiétude devant le sourcil courroucé de Grand-père. Peut-être est-il inquiet lui aussi. Mais rien ne le laisse transparaitre en tout cas. Et il y a comme une angoisse feutrée que la bienséance interdit d’exprimer.
A l’heure du coucher Amélie manque toujours. La porte de la maison verrouillée est comme un couperet supplémentaire. Je n’ai pas dormi cette nuit-là. Guettant les bruits de la nuit. Tendant tous mes sens pour si Amélie a besoin de moi. Je n’ai rien entendu. Le matin m’a cloué à mon angoisse et mon malaise. Mais pourquoi ne m’avait-elle rien dit !

Il faut le temps de longs sommeil, de longs jours de brume à la fatigue poisseuse pour entrevoir que ces nouvelles couleurs possibles pourraient être autre chose qu’une impasse. Comme une infime lueur de l’aube incertaine.
Commence une sorte de litanie des non. Refuser ce qui me tue, m’étouffe. Tous ces non que j’entrevois, un peu armures, un peu chevaliers, encore improbables. Litanie de tout ce qui me fait mal. Litanie oui, découverte aussi. Il y avait donc tout cela derrière l’armure ? Litanie du vide aussi. Je ne sais plus très bien qui je suis exactement. Incertitude chronique, doute lancinant. Le doute qui ronge et qui soigne à la fois. Un peu comme une brulure. Une sorte de descente au creux de la terre qui est mienne. Spéléologie. Anxieuse. Empruntée. Déroutante. Salvatrice peut-être. A condition d’y être accompagnée. Et le temps, le temps qui s’étire, interminable, démesuré, déployé comme à l’infini. En voit-on jamais le bout ?

Amélie est revenue le matin. Fermée comme un bloc de marbre. Laissant ruisseler la colère tranchante de Grand-père sans y répondre d’une quelconque manière. Passé ce premier orage, elle est partie s’enfermer dans sa chambre. Cadenassée, même pour moi.
Mon départ était programmé pour la fin de matinée, je suis partie sans que l’on puisse briser ce mur. Il ne l’a jamais été jusqu’à ce jour. J’ai écrit. Je n’ai jamais eu de réponse. J’ai essayé d’appeler, elle a toujours refusé le dialogue. Répondant par monosyllabe si je l’avais par hasard au téléphone.
Passé des études courtes de comptable, elle est venue vivre dans la maison de grand-père. Elle a secondé tante Odile pour ses années de maladie. Puis sa mort. Quand je venais le voir, elle s’arrangeait pour ne pas être là. Ou en compagnie suffisamment nombreuse pour ne pas être obligée de me parler. A la messe d’enterrement de grand père, elle restée loin de moi, dans la discrétion et le service. Un peu sauvage avec tous d’ailleurs. Pas seulement avec moi.
Je n’ai jamais compris.

Accepter tout simplement cette fatigue.Ne plus la combattre. Ne plus l’ériger en censeur, en juge de ce que je suis ou non. Ne plus la laisser me culpabiliser d’avoir le temps, de ne pas être au travail, de ne plus être dans la course effrénée. Ce matin, je me suis réveillée moins lourde, moins empâtée. Le soleil se glisse près de moi. Je ressens l’invitation. J’y réponds. Le café est moins amer, la solitude moins criante. Premier pas ?
Cet après-midi, j’ai réussi à partir me promener dans un des lieux que j’aime. Revenir au marché de la place de la réunion. Ooh pas longtemps. Passer est déjà une belle victoire. Pas encore la force de rencontrer des têtes connues. Pas encore celle de m’asseoir au bar du coin. Chaque pas à la fois. Pas encore capable de dire… comme de ne pas dire non plus. Incohérence concrète.

Je crois que j’ai repassé des milliers de fois le scénario de ces étés, de ces complicités, de cet été-là en particulier. Pour retrouver saveurs, échos, indices. J’ai fini par imaginer que notre voisin y avait sa part. Haute et mince silhouette à la chevelure broussailleuse. Regard impérieux, incisif. Noir et profond. Démarche souple, libre. Un contentieux, impossible à comprendre pour nous enfants, avait tracé une barrière infranchissable entre nos deux jardins, maisons, univers. Il me semblait vieux mais il ne devait pas l’être réellement. Trente ans tout au plus quand mon regard d’enfant s’estompe. Il alimentait la plupart de nos mystères, de nos histoires, de chuchotements. Etait-il beau ? Sans doute. Il était auréolé de mystère et de tension.
J’ai pensé à un amour dont je n’aurai rien vu. J’ai cherché quelle trahison j’avais pu commettre ou omettre, quel mot, quel regard, quelle absence pouvait bien motiver ce rejet si entier d’Amélie. Quelle attente de sa part j’avais négligé ?

Hier au détour de la rue des Pyrénées, j’ai vu la haute silhouette de C. Sa main tendre entourant l’épaule de sa compagne. Geste immuable dont la douceur caresse encore mon épaule. Brûle encore mon corps de son absence. Rien n’est donc apaisé. Rejet coupant qui me lacère encore. Rejets, abandons, silences. Qui se succèdent comme une sorte de litanie. Suis-je aimable ? La question a peuplé ma nuit. Décoloré ma journée. Entamé ma renaissance fragile. Alimenté la longue séance avec ma psy. Et péniblement, douloureusement, posé les premières fondations d’un nouveau regard sur moi-même.

Dans le décor un peu flou et raide de la vie familiale, Amélie était celle qui me donnait de la lumière. Ma mère enfermée dans sa dépression chronique distillait ses critiques à mon égard. Une sorte de revanche sur son sentiment d’inexistence ? Scénario bien huilé somme toute pour elle. Ce qui me fait mal, pendant un instant semble la combler. Concurrence permanente de sa part pour capter le regard de mon père. Je ne devrais pas exister. C’est en tout cas ce que j’ai compris. Mon père se meut en fantôme dans notre vie. Il assure ce qui doit l’être, respecte sa femme au sens où la bonne société l’entend. Mais il vit ailleurs. Son affection pour moi trouve sa place quand ma mère est absente ou dort. Mais c’est si rare. Si furtif.
Je passe de ce fait toutes mes vacances scolaires ici. Dans la maison familiale. Comme Amélie. Comme mes trois cousins. Avec Grand père et Tante Odile. Le regard d’Amélie, rieur, complice, quotidien, me donne l’impression enfin d’exister pour quelqu’un. Mon admiration pour elle me nourrit comme si j’étais une part d’elle-même. Filtre déformant dont je n’ai pas conscience.

Qui suis-je ? La question se pose, lancinante, étourdissante. Question inutile ? Voire futile ?
Peut-être mais c’est la première fois que je me la pose. Vraiment. De moi à moi. Et non d’eux à moi. Depuis quelques temps, un rêve me poursuit. Celui d’une maison noircie de crasse et de feu, aux fenêtres ouvertes battant au vent. Les étages sombres portent la trace de l’abandon, murs décrépis, papiers peints gisant comme ils peuvent. Maison vide où aucune lumière ne parvient… je me réveille à chaque fois en sueur, le cœur accéléré à un rythme démesuré.
« C’est peut-être comme cela que vous vous voyez », me suggère ma psy. Sans doute… Oui sûrement. Et je me demande en silence : Quand c’est aussi abimé, c’est possible de rénover ?

Je suis à deux pas de la maison. A travers le voile, je vois une silhouette bouger dans la cuisine. Ma valise me parait soudain très lourde. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ? Là à cet instant précis je ne sais plus. Il y a comme une chape soudaine.
Ma main a frôlé la sonnette blanche. La musique aigrelette, si familière a fait frémir mon corps et mon enfance m’a envahi. Une confusion intense. En un instant fébrile.
Un son de pas ferme, une clé qui tourne et Amélie est face à moi. Surprise. Prête à s’effacer comme si je venais pour une autre.
« Amélie, reste, s’il te plait, j’ai besoin de te voir… de te dire… » Ma voix s’effondre et malgré tous mes efforts depuis ce matin, je fonds en larmes. Sans bruits. Muette. Fragile. Je ne vois plus rien. J’ai baissé la tête. Sans voir le regard d’Amélie prendre des couleurs d’orages… puis étrangement s’adoucir. Je me baisse pour reprendre ma valise et repartir. Mais pourquoi donc suis-je venue ? Je suis ridicule !
A la seconde marche, la main d’Amélie me retient. Puis m’entraîne dans la maison. Son regard porte une hésitation, comme un inconnu. J’entends dans un souffle : « Reste… » et elle disparaît dans la cuisine. Le plafonnier s’éteint. Le carillon de la pendule égrène discrètement les minutes. Une toux un peu grasse résonne dans la chambre de tante Annie, là-haut. Une cuillère en bois, nerveuse, s’agite dans une casserole en cuisine. Mes yeux couvent mes larmes. Je suis désemparée, en suspension. Puis, mon souffle s’apaise.
« Débarrasse-toi de ton manteau » souffle Amélie, revenue « tu ne vas pas rester là ! Une soupe de châtaignes, cela te va ? ». Oui, ça me va. Tout me va ! Et dans la lumière revenue, son regard un rien taquin me ramène à moi-même. Comme une retrouvaille. Enfin !
La soirée a passé en douceur. Sans beaucoup de mots. Mais sans absences. Sans vides. Tante Odile vieillie, courbée, est descendue pour nous retrouver. Babillant de plaisir de me voir là. Amélie la cajole comme une enfant, avec une douceur que je ne lui connais pas.
J’ai aidé Tante Odile à se coucher. Son bonheur évident m’a ému. Bonheur simple. Grâce de l’instant. Savoureux. Une brèche s’est ouverte. Je suis montée dans ma chambre d’enfance accompagnée d’une douce musique intérieure.

Je me suis réveillée au cœur de la nuit, et j’ai senti Amélie assise sur le lit d’en face, immobile. Le halo furtif de la pénombre sur elle. La musique de la nuit comme creuset.
Sa voix monte dans la nuit, douce, menue, comme en secret. Monologue intérieur. Je me demande si elle a conscience que j’entends son murmure.
« C’est bon de te voir dans ce lit. De te savoir là. Je dois l’avouer…. Nous deux dans cette chambre. C’est si lointain et en même temps si proche. Ce matin où tu es partie, je t’ai regardé partir de la fenêtre d’en haut. J’étais tellement en colère. Mais tellement ! Je m’en souviens comme d’un feu dévorant. Mais c’est l’unique chose dont je me rappelle. … ah, non, j’entends encore la colère de Grand-père, froide, coupante, acide, qui m’avait fait tellement peur. » Son souffle noue l’épaisseur de la nuit. Comme avant, et je guette son souffle pour entendre la suite.
Dans une douceur infime, assourdie, elle poursuit : « Pourquoi j’étais aussi en colère ? En fait, je ne m’en souviens plus vraiment… J’ai beau cherché, rien ne vient. Au moment-même je suppose que c’était évident au point de te laisser partir sans un mot et d’entretenir ce silence orgueilleux, interminable et absurde au fil des ans. J’ai essayé souvent de me rappeler pourquoi je t’en voulais tant. En quoi tu m’avais trahi… Rien. Comme un voile noir. ».
Les mots glissent en moi tout doucement comme un baume inattendu. Je frissonne d’incrédulité. Alors elle non plus ne sait plus vraiment…
« De te voir là, suppliante, dans l’entrée de la maison m’a retourné, totalement, …et je me suis dit que j’étais juste tellement heureuse, tellement soulagée de te retrouver. Que plus rien ne comptait. Rien. Je réalisais d’un coup combien tu m’avais manqué.
Merci. Merci. … merci. Je ne pensais pas que ce serait possible un jour. »
Mes larmes ont coulé doucement. J’ai étendu mon bras pour saisir sa main. Etreinte fugace.

Une porte s’est ouverte. Je me suis reconnu courageuse d’être venue, pour dire, exprimer, renouer … Les instants précieux de ces quelques jours ont bousculé ces années absurdes. Le Merci d’Amélie a remis chacune à sa place. Vivante. Unique. Je suis vivante et unique. Et en chemin. Son amour retrouvé m’a ravivé. Il reste une longue pente à gravir. Mais mon pas a changé de rythme.
Et j’ai affiché dans mon rêve un large panneau sur la maison noire : Rénovation en cours !

Une réflexion au sujet de « portrait 2 »

  1. Comment résister ? (LUNDI 22 AOÛT 2016 – 15 septembre 2019 Trous ans à écrire ce texte dans un texte plus long)

    1943. Paris est occupé. Paisible journée pour ceux qui prennent un café à l’hôtel Lutetia avec les autres officiers de la race arienne comme Ernst Jünger. Mais d’abord, Ernst soigne sa correspondance. Son rôle fidèle dans les troupes d’élite de Hitler lui donne suffisamment de loisir pour écrire, lire, écouter de la musique, admirer les tableaux dont disposent désormais le Führer. Dans Paris où règne la terreur nazie, Ernst Jünger écrit à Carl Schmitt : « II reste encore à Paris quelque chose d’une substance indestructible ; parfois, au cours de ces semaines et de ces mois, les hommes et les choses laissent apparaître quelque chose de presque douloureux dans une beauté significative. C’est la seule ville avec laquelle j’entretienne une liaison, comme si elle était une femme. Elle s’est comportée d’ailleurs de façon féminine en ne m’opposant aucune résistance. » En clair: Paris s’est rendue comme une « femme » (soumise par définition) lorsque les troupes de Hitler dont faisait partie Ernst l’ont violée par l’occupation militaire et l’asservissement fasciste.

    Au même moment, dans Paris, le Gestapo torture Golda ou Olga Bancic, jeune résistante juive de Boucovine, membre du groupe Manoukian. Ernst Jünger aurait même pu lui rendre visite et assister aux tortures pour savourer cette « quelque chose de presque douloureux dans une beauté significative » dont il parle dans sa lettre parue en Pléiade.

    La beauté fière de Golda a provoqué une sorte de fascination obscène chez ses geôliers. Elle était mariée à un écrivain proche de Cioran, Ionesco, Eliade etc. Les interventions de ce cercle d’intellectuels roumains vivant en France (et fréquentant les mêmes lieux parisiens que Jünger) ont déclenché non pas une quelconque aide, mais un redoublement des tortures. Comme pour Paris, « femme » d’Ernst, il fallait briser toute résistance chez la femme Golda. Son corps fut avili, zébré de cicatrices purulentes, ensanglanté. Les membres du groupe Manoukian furent fusillés à l’exception de Golda Bancic. Elle fut traînée de poste en poste, torturée, laissée nue dans l’hiver glacial, affamée, rendue à un état bestial, mais elle restera lucide et capable de les dévisager de son regard fier qui ne se rendra pas. Son regard obligeait certains tortionnaires de détourner leur propre regard. D’autres lui enfilaient un sac sur la tête afin de ne plus voir ses yeux pendant qu’ils la violaient.

    Presque morte, Golda fut transférée en Allemagne, et de nouveau violée, torturée, jusqu’à l’épuisement. Elle se vida de son sang lentement, mais son regard brûlait toujours. Des yeux noirs brillant dans le noir. Elle fut prise en pitié par un soldat, une femme. Avec sa complicité, elle écrit une lettre à sa fille qu’elle avait pu cacher dans la zone libre. Ne pleure pas. Elle avait accouché pendant qu’elle participait à la guerre d’Espagne contre Franco. Dolores ne pleure pas. Elle avait donné le prénom de Dolorès Ibarurri à sa fille. Golda écrivait pour que jamais personne, ni la ville, ni la femme, jamais elles n’oublient leur force de résistance dans la guerre, dans l’amour, dans les mots de tous les jours.

    Golda n’a pas eu la vie sauve et sa mémoire s’estompe comme vidée de sang. Et cela demeure pour moi impardonnable. Voilà pourquoi je lis Ernst Jünger à la lumière des yeux de Golda. J’ai acheté la Pléiade pour le soumettre à ce regard noir qui brûle chaque phrase concoctée joliment par l’imbécile heureux qui mourut dans son lit d’incontinent torché par des femmes. La langue de Jünger est la dissimulation perverse, obscène du viol, même dans la Pléiade.

    Golda fut décapitée en Allemagne. Et pendant que sa tête aux yeux grands ouverts tombait en claquant contre le métal d’un sceau rempli de chaux, Ernst Jünger, de sa belle écriture pour la postérité, écrivait : « La ville, avec ses toits et coupoles rougis par le couchant, s’étendait dans sa beauté puissante, tel un calice de fleur (…) en vue d’une fécondation mortelle. Tout était spectacle, pur déploiement de pouvoir, confirmé et sublimé par la souffrance. La beauté est la fécondation par la destruction. Paris rougeoyant est prêt pour la fécondation. Les avions qui planent sur la ville comme un vol de grues préparent l’entrée dans le monde caché, fermé par des verrous de feu. Leurs semences pénètrent jusqu’au fond originaire du sang rouge. » Le sang. Rouge. Le lait noir de Golda. La résistance d’une femme juive de Bukovine, terre de naissance de Paul Celan.

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