Marguerite

Marguerite se dit que décidément, elle aura tout vu !

Jamais elle n’aurait imaginé devoir partager son espace avec un colocataire aussi vulgaire. Corps massif, lignes épaisses, habillé de jaune de surcroit. Elle le regarde d’un œil noir. Elle se sent amoindrie, comme disqualifiée et elle le vit très mal. Pourtant son attentionné compagnon n’a rien laissé de côté pour prendre soin d’elle comme d’habitude. Multipliant même certaines attentions avec un regard un peu en coin, qui en dit long sur son malaise.

Il a sans doute peur que je sois jalouse. Mais je le suis, imaginez le bouleversement quand même ! Déjà ma vie est souvent faites d’attentes, de longues heures, de longs jours à espérer son retour de Paris. J’attends qu’il me revienne et dès qu’il est là, il me couve de ce regard attendri qui me fait fondre, me caresse de sa main précautionneuse pour écarter les poussières qui me chatouillent. Il m’examine, tourne autour de moi, s’appuie sur moi, me parle d’une voix grave et feutrée. Une voix de secrets et d’intimité. Il me fait prendre l’air, me dérouiller, bouger en musique… Ahh cette musique qui me fait vibrer, j’adore. C’est si bon après ces longs silences. Alors le partager avec ce veau jaune… Excusez ma vulgarité, c’est l’émotion.

Parfois je me dis… Si je suis aussi en forme à mon âge, aussi belle, aussi vigoureuse et pleine d’allant, c’est pour cela peut-être. Une vie économe, à la campagne. Mais la vie est parfois étrange. Quand j’étais jeune, prête à tout pour une vie pleine d’action, blanche de jeunesse et d’enthousiasme, je voulais aller vite, vibrer. Pas de demi-mesures possibles. Et c’est pourtant d’une charmante vieille dame que je suis devenue la compagne. Les cheveux blancs et le regard tout doux. Il m’était impossible de lui résister, encore moins de la bousculer. J’ai aimé sa lenteur et son application. Comme ceux que la vie a comblé de longues années, de bonheurs, d’amours, de sagesse. Alors pas de brusqueries, ni de fougue intempestives, j’ai appris la fluidité, le calme, pour ne rien perdre des moments passés avec elle.

C’est drôle de se dire que l’on se restreint, que l’on rabote un peu ses rêves. Qu’on accepte. Mieux, qu’on apprécie. C’est vrai… la poésie et la tendresse naissent de petits riens du tout, infimes et un peu décalés. Ces innombrables fois où postée près de moi, elle cherche ses clés, toujours pourtant à portée de main ou de sac. Son nez se plisse d’énervement, sa bonne éducation lui interdit les gros mots, pourtant pas bien loin. Sa main fourrage en gestes saccadés le sac à main, puis le sac de course. Le soupir qui s’exhale n’a rien de feint. C’est le petit tintement assourdi des clés au fond du sac, étouffé par les mouchoirs qui la calme et la rassure. Elles sont donc bien là. Et je retiens mon sourire à grand peine… elles sont toujours là, juste parfois elles se cachent.

Ou ces instants suspendus où les essuis glaces ou le chauffage refusent de se mettre en marche. Là, aussi le front se plisse, l’agacement affleure, la vieille dame s’agite sur son siège. Moi je ne bronche pas. Je sais que bientôt elle verra que ce n’est pas la bonne manette ou le bon bouton. Ce que c’est d’aller trop vite. Et tout se glissera à nouveau comme d’habitude.

Parfois elle chante de sa voix qui grésille un peu. Des chansons d’antan que je ne connais pas. Et j’ai envie de m’arrêter pour savourer. Parfois, elle parle toute seule et commente ce qu’elle voit, la visite qu’elle a fait, les nouvelles du journal. Puis dans un petit rire elle s’arrête et s’exclame : « mais voilà que je parle toute seule, heureusement personne ne m’entend ! ». Si moi ! Je n’en perds pas une miette.

Cela m’a bien démangé parfois, un peu plus de vigueur ou de fantaisie. Entendre plus de rire ou de vitesse. Mais peut-on tout avoir, la complicité et tout le reste en même temps ? Je ne crois pas… ou plutôt, j’ai décidé de ne pas y croire. Peut-être que la fidélité est une fibre particulière de ce que je suis.

Les chemins ont peu variés. Je crois que je peux les parcourir encore aujourd’hui les yeux fermés. De la maison à la place du marché, puis chez le docteur. Un passage par la poste, la charcuterie, le chapelet du jeudi. Le mercredi, c’est le jour des petits enfants. Ils sont trois à venir. Il y a les deux filles. Mais le garçon me fait craquer. Ses yeux plissés par son sourire, sa bouille ronde, sa démarche un peu chaloupée… un petit air de rien et tout se passe à l’intérieur. Moi je les accompagne juste pour rentrer chez eux, un petit tour et puis s’en vont. Mais j’aime bien cette ambiance de rires et de gouter. Ca me rappelle ma jeunesse.

Parce que, oui, évidemment, je ne rajeunis pas. Les années passent, comme en chuchotant. Je ne le sens pas vraiment. La vieille dame prend soin de moi. Je suis peu active, tranquille et cela me garde jeune. Mais elles passent sans que je les compte. Je le vois au monde qui change autour de moi, les gens, les rues, les bruits.

Quand la vieille dame est tombée malade, je n’ai pas tout compris. Juste elle ne sortait plus. Je ne la voyais plus. Les entrées et sorties de sa maison devenaient de plus en plus fébriles. Je l’ai vue partir dans un brancard blanc, on ne m’a rien expliqué, vers une ambulance, une sirène… puis le silence. Et il fait froid. Personne n’a pensé à moi. C’est normal d’ailleurs.

J’ai compris. Je ne la reverrais plus. Son petit-fils est venu vers moi avec un air navré. Un peu pour me mettre dans le coup de tout cela. Et j’ai déménagé. Je suis partie dans la maison de sa fille et de son gendre. Ailleurs, un peu plus loin du centre-ville. Mais je n’ai pas beaucoup bougé. Ils n’avaient pas vraiment besoin de moi. Et là j’ai commencé à prendre un sacré coup de vieux, à défaut d’activités. Quoi de pire que de se sentir inutile, sans importance pour personne. La solitude prend alors un son de résonnance terrible.

Au gré de ses passages, au gré des pays, des mois, des fêtes, le petit fils de la vieille dame a toujours pris soin de moi. Et pour lui je suis redevenue coquette. Propreté impeccable, petit vernis réparateur de temps à autre, petits atours noir et blanc assortis à mon nom, chaussures neuves dès que possible, un peu de maquillage parfois, …léger. Pour lui je suis Marguerite, joli nom, comme la vieille dame. Comme ça elle est encore avec nous.

Ah bien sûr, la vie a un peu changé. J’attends souvent. Mais, quand il est là alors… Ca vibre et ça bouge. Pas de trajet sans musique, elle est devenue ma double peau. Et puis tout est possible, porter, emmagasiner, accueillir, transformer, loin ou près, je contribue avec plaisir… Enfin du swing dans ma vie ! Je reste compagne de ses émotions aussi, avec ceux qui partent, ceux avec qui la parole n’existe pas, les amours aussi, les baisers, amitiés et rires… que j’entends, qu’il me raconte. Eh oui il me raconte, il me parle, me confie ses secrets, guette mes émotions, scrute mon humeur. Il ne dit pas comme la vieille dame « je parle tout seul ». Je le sais, je le sens, ces mots-là sont pour moi. Alors, devoir partager tout cela m’est difficile.

Marguerite s’est décidée à regarder d’un peu plus près le nouveau venu. Il est silencieux. Comme intimidé. Sent-il l’hostilité latente ? Marguerite, étonnée, constate qu’il n’est pas beaucoup plus jeune qu’elle. Il a donc dû rouler sa bosse lui aussi toutes ces années. Elle se risque à un bonjour timide, entend une réponse tout aussi timide… Le reste leur appartient au 4X4 jaune et à la 205 blanche. A 40 ans elle est encore frétillante, il a encore toute sa vigueur. Peut-être que l’attente dans le garage sera désormais moins fade.

 

 

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