Hier dure toujours

« En guise d’au revoir »

A l’ombre près du camélia endormi, mon regard suit la campagne s’étirant paresseusement entre les murs de pierres blondes. L’air est calme, le soleil apaisant, l’herbe porte encore la fraicheur des perles de rosée de la nuit. Le vent chuchote dans les feuilles. Le champ couve de jeunes pousses alignées soigneusement. Les échalotes sont parties, remplacées par les artichauts.

La maison ressemble à un paisible havre au réveil. Les rayons matinaux caressent la façade, mettant à jour chaque pierre. Les grises un peu rugueuses, les beiges, ocres, tirant sur le rouille parfois, aux nuances multiples emplies de douceur et de chaleur. Les originales, mêlant on ne sait comment tous les tons en de savants méandres. Chacune porte une histoire de mois ou de siècles, d’arrachement au chemin à la terre aux bords de mer pour venir bâtir avec les autres. S’unir à elles. Ma main vient à leur rencontre, effleurant chacune. La rebelle, pointue et acérée que le temps n’a pas réussi à dompter. La massive, un peu lourdaude, qui connaît son rôle de soutien. La sinueuse, qui porte la longue usure des vents ou des pluies. La creusée, que mes doigts épousent en douceur, comme un accueil. Et la toute petite, glissée entre les autres assurant l’indispensable jointure d’une solidité réussie.

La maison parle. Ce matin de douceur, de paix, d’accueil simple du jour qui est là. Hier, de soir et de nuit, de confidences, d’attention à un autre, nouveau entre ces murs. Depuis si longtemps, elle a résonné de rires, de galopades, de pleurs, de secrets, de gémissements de plaisir. Elle a abrité des rencontres, des douleurs, des jeux, des enfantements. Et ceci bien avant moi, bien avant nous, bien avant ceux qui vont continuer de vivre avec elle.

J’ai parfois un attendrissement, une interrogation en imaginant ce qu’elle dirait. Déjà son visage se dessine. Les deux minuscules fenêtres de l’étage, sont ses yeux perçants, observant chacun. Ils livrent peu de leurs secrets, vigies attentives, et perspicaces. La porte vitrée, ouvrant sur le salon est une bouche ouverte et bavarde, racontant sans relâche, la litanie interminable de la vie de chaque jour. Les deux fenêtres de part et d’autres sont comme deux joues, une plus en hauteur, une plus élargie. Au gré des humeurs, le noir de l’abandon comme le rouge du plaisir, l’ombre du jour à l’heure de l’histoire du soir ou le doré de l’espoir neuf de l’aube, trahissent, non, partagent, bavardent peut-être de ces pépites vécues au long des jours.

Dans le salon silencieux, la longue table traverse l’estrade avec autorité. Elle n’est que rarement complètement vide. Un dessous de plat, une bougie, le feutre sans son capuchon, le dessin maladroit, le jeu encore ouvert, le verre, la tasse, le rond de serviette, un ordinateur… et les tablées pleines et bruyantes des repas, s’y succèdent. Ponctuations du quotidien. Le soir c’est jeu de société, avec la tisane, les biscuits, le chocolat, les m§m, les « chocotoffs », les « chacha », les « ohlala » et autres musts hérités pour la plupart de Belgique.

Près de l’auge en pierre grise, c’est le repère des jouets. L’amoncellement des petites voitures, un action man un peu déshabillé, la petite culotte de la poupée, l’incontournable garage Fisher Price et le puzzle en bois acheté en brocante à Lesneven. La pile de livres, Belles histoires, J’aime lire, Je bouquine, de plus en plus écornés, sont les veilleurs de ces temps câlins, bien calés dans les bras du lecteur, enveloppé par la voix aux milles tons dans le grand fauteuil blanc. Avec ceux qui ont gagné au hit-parade : La princesse malpolie, Désiré petit oignon, Elodie ciseau, Le loup de Noël, La princesse parfaite… et bien évidemment La rentrée de la famille cochon.

Les canapés marrons ne marquent aucuns signes de lassitude. Supportant avec placidité, les cumulets plus ou moins réussis, les sauts dans ses coussins, les longues siestes sous la polaire rouge, les lectures quand la pluie tombe ou le feu crépite dans le poêle et les soirées animées, amicales ou tendres. Il y a bien un polichinelle pris au piège, un livre en attente, le cardigan de Samuel ou Timothée que l’on va chercher partout, la vibration de la musique que l’on n’a pas encore arrêtée. Les canapés sont là rassurants et solides. Ils nous attendent patiemment.

Le poêle fait de son mieux, mais décidément il n’est pas à la hauteur de la voluptueuse pierre de granit qui l’engouffre. Malgré ses efforts, il parait, un peu décalé, un peu timide, comme le petit frère voulant remplacer son aîné, l’âtre imposant qui a dû attiser chaudrons et troncs de bois durant de longues années avant lui..

La cuisine c’est le ventre de la maison. On y tourne autour de la table carrée, on y réussit le prodige de petit-déjeuner à 8, parce que cela dure, dure, dure… le café, le nutella, le thé, les miel pops, pour faire partir la nuit et ses brumes, ses réveils malvenus, ou sa densité de sommeil réparateur. Pas les enfants, qui ont depuis longtemps retrouvé leurs trésors. Non les grands enfin ceux que l’on désigne comme cela. Car le pain du matin, ce temps qui s’allonge, ce café que l’on se ressert, le pyjama que l’on garde le plus tard possible, les prems pour la douche, c’est l’éternelle enfance prolongée qu’il n’est pas question de raccourcir. Les légumes et les fruits forment une montagne sur le plan de travail, qui s’accrochent à l’amoncellement de fils pour recharger portables, tablettes, appareil photos, ordinateurs et… quoi d’autre encore. Vivre sans télévision n’est quand même pas vivre sans 4g quand elle veut bien se manifester ! Le menu du soir est prévu, les fourneaux chaufferont dans l’après-midi. Manger, savourer, improviser, croquer, goûter, découvrir ensemble. Oui, les repas comme cœur de notre « nous » familial.

L’escalier craque quand on l’emprunte. La troisième marche avant le tournant. De marcher au centre ou sur le côté ne fera pas chanter les suivantes de la même manière. Et cela dépend de l’heure ou vous l’empruntez, si la maison est encore endormie ou non, si l’on est pressé ou non. Les chambres c’est le plus souvent pour les siestes ou la nuit. Sauf pour faire une cabane entre les lits superposés, aidé par la lumière parcimonieuse de la petite fenêtre. Les nœuds dans les couvre-lits seront parfaits pour le toit, les serviettes de bain comme tapis… Sauf aussi pour l’été de la sortie en Angleterre (avant la France !!) de Harry Potter 6. Les lecteurs parsèment la maison silencieuse qui, le 6 sans décoller de son lit pendant près de 36h, qui le 3, le 4 ou le 5… moi avec le 1 pour ne pas être en décalage, en anglais, en français… peu importe, impossible d’échapper à Poudlard, aux moldus et à la voie 9 ¾.

Le palier oscille entre champ de playmobil, carrière de lego, salon de lecture, atelier de bricolage, incidemment coin de repassage sous l’arrondi bienveillant de la lampe en papier blanc.

Dans la salle de douche la guerre des serviettes n’aura pas lieu. Une ribambelle de boutons de porte se sont alignés sagement au mur pour toutes les tenir. Un peu d’ordre et de rigueur que diable !

Et puis il y a ma chambre, la chambre de maman, celle du capitaine Cook aussi, avec les battants qui se ferment avec des cordages un peu amateurs… Tout peut s’y écrire, s’y ressentir, le vent agressif, obstiné, le craquement du bois, le souffle de la nuit, l’incomparable soleil levant sur la campagne, les chuchotements et étreintes toute la nuit, le livre de l’aube, les étoiles dans la nuit noire alimentant les rêveries. Surtout ne pas occulter les fenêtres. Cette perméabilité avec la nature, l’obscurité, le soleil, les étoiles brillantes, le chuchotement de la brise est indispensable. Tant pis si la lumière du matin interdit de longues grasses matinées. D’ailleurs, les petits enfants ne s’y trompent pas rivalisant d’astuces pour rejoindre le matin, le lit de Manou sans la réveiller. Audace, plaisir, délicieux privilège.

Rien ne nous dit si nos mots et nos émotions sont bien les nôtres ou l’indicible expression de ces murs, ces pierres, ce bois… la maison parle, je vous dis. Parfois elle nous secoue de ne pas saisir la chance qui passe, de ne pas savourer assez la richesse de l’instant. Parfois elle est discrète pour ne pas ébruiter ou gêner les baisers, les amours. Parfois elle console les douleurs qui hurlent en nous. Parfois, attendrie, elle se tait devant Timothée faisant la tartine avec la chaise-longue ou en écho à la force de ce simple mot d’enfant « Tu comprends Manou, je prends les coquillages jaunes, parce que ce sont les plus heureux ! ». C’est sûr, c’est cela. Soyez heureux, voilà ce qu’elle nous dit.

5 réflexions au sujet de « Hier dure toujours »

  1. Je l’aime cette Maison. Je reconnais l’escalier, je vois la cuisine, je sens mes doigts sur les pierres. Je ne la connais pas cette Maison, mais je l’aime, c’est celle de mon enfance. Merci Brigitte

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