Hors de prix

L’air est clair. La rue est déserte et je marche vite, comme toujours. Il faut rentrer, il faut courir, il faut se dépêcher, le temps est compté, comme chaque jour. Nerveusement, j’allume mon portable pour vérifier l’heure. Oui, plus de montres, le temps comme la vie est écran maintenant.
Et je suis stupéfaite. Trop tôt, je suis bien trop en avance pour mon rendez-vous. Inimaginable, moi qui suis si souvent en retard, par peur du temps perdu. Mon pas se calme et je regarde la rue qui n’était jusqu’ici qu’un pâle décor. Un petit café miteux fait l’angle. J’ai le temps de m’y arrêter.
Peu de clients, des lumières rares et des tables au vinyle vieillot. Je m’installe et je dénote. Je le sais. Je suis à contretemps de leur routine. Un café ? Un verre d’eau ? Je veux respirer cette halte gratuite inattendue à l’odeur si particulière d’école buissonnière.
Au fond de la salle, sur le banc de faux cuir rouge, un vieil homme scrute les arrivants. Près de lui un gros sac et sur la table une petite boite en fer blanc. Je suis visiblement transparente à ses yeux et cela m’agace. Je m’agite sur ma chaise, pas si sûre finalement de profiter de ces minutes offertes.

C’est un nouvel arrivant qui m’a intrigué. Grand, chic, la quarantaine triomphante. Sans un regard pour quiconque, il traverse l’espace en connaisseur, traçant sans hésitation son chemin vers le vieil homme, qui s’étonne :
– Encore vous ? je vous avais dit que vous aviez tout usé.
– Je sais, je sais, hésite l’homme, mais j’ai encore besoin de vous. Vous seul pouvez m’aider.
– Non
– Si

Après un bref silence, le vieil homme reprend d’une voix sèche :
– Ecoutez-moi ! Vous m’achetez un mois de vie, puis une semaine, puis un jour. Et je vous vois encore revenir alors que je vous avais bien prévenu que votre crédit était épuisé. Je ne peux plus rien pour vous.
– Mais je ne veux rien acheter. Je veux revenir en arrière. Je veux vous revendre mon temps.

Je n’en crois pas mes oreilles. Acheter du temps ? Du vrai temps de minutes et d’heures? Et mon esprit s’envole. Avec une semaine en plus, je ferais …

C’est le silence étonné du vieil homme qui m’a ramené au présent. Visiblement, il ne savait que répondre.
– Mais je n’achète rien ! Je n’ai que faire du temps, murmure-t-il agacé.
– Pourtant vous en vendez bien, insiste l’homme
– C’est vrai. Pour ceux qui ne voient pas le temps qu’ils ont. Mais je n’ai aucun besoin d’en acheter pour cela.

Son regard aiguisé scrute l’homme, maintenant fragile devant lui:
– C’est pour cela que je veux vendre mon temps, souffle l’homme, pour réparer le temps que j’ai perdu.
– Personne ne vous l’achètera. Il n’a pas de prix tel que vous le voyez aujourd’hui. Gardez-le. Aujourd’hui vous êtes riche.
Le grand homme est sorti à pas pensifs, un vague sourire aux lèvres.

Et mon café a eu comme un goût de trésor, l’envie d’habiter mon temps sans frais, sans fuite, sans absences.

Une réflexion au sujet de « Hors de prix »

  1. Je sirotais ma bière quand je l’ai vue arriver dans le petit café où j’ai mes habitudes.J’en aime son air rétro avec les tables en formica et ses banquettes de skaï rouge qui me conviennent si bien.La lumière chiche permet d’adoucir les défauts de l’endroit.
    Cette femme est entrée, hésitante, comme quelqu’un qui qui a du temps à passer en attendant autre chose., elle semblait un peu nerveuse et s’agitait sur sa chaise en espérant je ne sais quoi. Pas le genre de cliente que l’on voit habituellement ici. Quelque chose en elle m’a plu et j’aurai aimé attirer son attention, mais quelles chances avais-je, monsieur insignifiant entre deux âges ?
    Quand Etienne est entré j’ai bien vu que lui, il semblait lui plaire, elle l’a suivi du regard pendant qu’il se dirigeait vers la table de monsieur Dupontel.
    C’est vrai que ce type d’homme fait de l’effet aux femmes avec son chic désinvolte et sa silhouette de Brummel tourmenté.
    Il s’est donc dirigé tout droit vers monsieur Dupontel, le marchand de temps. Ils font affaire ensemble depuis quelques mois ces deux-là, mais aujourd’hui, ça semblait sentir un peu le roussi. Etienne discutait, argumentait. en face de lui ça ergotait, faisant non avec la tête.
    Je n’ai jamais bien compris ce qu’ils pouvaient manigancer ensemble Pour moi le temps n’a pas de prix, j’en aurai même à ne quoi savoir en faire, le comble pour un ancien horloger … C’est pour cela que je viens passer une partie de mes journées dans ce café sans charme mais rassurant et familier. On y sent le café, la bière, le vin rouge. Pas très ragoûtant, pourtant j’y suis dans mon élément.
    Le patron me reconnait et depuis l’année dernière s’autorise un :
     » Bonjour monsieur Robert, un petit demi bien frais comme d’habitude ?
    – Oui Charles merci, et votre dame il y a du mieux ?
    – Hélas non, soupire-t-il, toujours entre la maison et l’hôpital »
    Il me sert mon premier verre. Mais ce matin, il a l’air un peu distrait par cette femme élégante installée à l’une de ses vieilles tables et qui semble ne perdre aucune miette des échanges entre monsieur Dupontel et le grand Etienne.
    Il faut dire que le ton est légèrement monté entre eux et en revenant de servir son café à l’objet de notre curiosité, Charles m’a fait un petit clin d’œil en désignant les deux protagonistes de la tête. Pour me donner une contenance, j’ai pris le journal posé sur la table d’à côté, j’ai entendu Etienne partir, sans doute soulagé d’avoir pu traiter une nouvelle affaire et le vieil homme est resté là, attendant un nouveau client.
    J’ai relevé la tête.
    Elle n’était plus là.

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