Les trente tyrans (nouvelle)

Je ne sais pas vous, mais moi, je ne sais pas où aller. Quel pas faire.
J’ai 30 ans dans deux jours. C’est dire que j’ai 29 ans. Et depuis toujours, depuis le fond de mon enfance, je me suis toujours dit que ce jour-là, à 30 ans, je serais sûre. De moi, de vous, de demain. Que tout serait dessiné, ouvert, généreusement lisible. Que je serais libérée. Et aujourd’hui, j’ai un doute. Enfin, un vrai doute.

Banquet du réveil. La symphonie des couleurs balaie mes yeux et une machine obstinée chante 10 notes de la Traviata en boucle. Debout. A nouveau. Comme chaque jour. Dire que je déborde d’enthousiasme serait mentir. Je n’aime pas aller travailler. Juste parce que c’est obligé. Mais voyons, Camille, à ton âge, tu sais bien qu’on doit faire certaines choses qu’on n’aime pas. Oui, je sais. Seulement j’ai l’impression de les enfiler comme des perles ces moments-là. Impression peut-être.
Mon patron est gris. Envoutant de tristesse. Criant la vengeance des faibles. Scrutant le troupeau des vendeuses matinales d’un regard baveux. Je lui réponds chaque matin d’un sourire. Poli. Un jour, je lui dirai ces quatre vérités, qu’il m’emmerde, qu’il respire la bêtise, qu’il sent la vieille poire trop mûre et que ses chaussures sont moches.

Mais voyons, tu n’oseras jamais ! Toi, toujours comme il faut ? Lou, ma meilleure amie, rit de mes propos. Je ne t’ai jamais vu t’opposer à qui que ce soit. Toi ? Et elle déploie un rire démesuré. Le café rituel du mardi 17h45 est notre moment à deux. A ne pas manquer. Quoique Lou passe son temps à regarder autour d’elle pour vérifier l’intensité des regards qu’elle suscite. Quand moi, je suis passée maître dans l’art de la mettre, elle, en valeur. Il faut dire qu’elle est belle. Et si spirituelle. Pas comme moi. Un jour je lui dirai que si elle est mon amie, elle devrait… Faire attention à moi ? Mais pourquoi ? Et dis bonjour à ta mère de ma part, lance Lou avant de s’éloigner.

Double vue dans la vitrine de la lingerie. Absorbée par le superbe ensemble vert d’eau que je glisse en pensée sur mon corps, je sursaute. Une autre jeune femme fond devant ce bel étalage. Jeans jaune, baskets de toiles lignées, pull flottant s’appuyant mollement sur une poitrine libre. Deux tétons pointent ingénument. Tout est fluide et souple en elle, corps et peau. Et, dans le flou de la vitre, mon image ajustée et classique, au chignon serré, me bouscule. Nous avons sans doute le même âge. Jeunesse fragile de femmes encore jeunes. Mais pas la même apparemment. Et j’abandonne le bout de soie, là, sans adieux. Troublée.

Décidément cette journée entamée sans fanfare, cumule les petits brouillards. Et ma mère m’attend pour dîner. Pas de fantaisie possible. Se glisser dans le rôle prévu pour éviter tout sermon. Ma mère a une cinquantaine masquée. Enfin c’est ce à quoi elle s’emploie avec application. Elle n’a pas son pareil pour me faire part de ses trouvailles. La crème parfaite pour mon visage. Comment ma chérie, tu as déjà des rides ? Ou ce vernis innovant. Avec les ongles que tu as, mieux vaut les cacher ? Je préfère me taire. Après tout, me trouver jolie serait de l’orgueil, n’est-ce pas ?

Et Charles, comment va-t-il ? Tu ne l’as pas emmené ? J’aurais été ravie de le voir. Décidément, ma mère a une adaptation lente. Avec Charles, nous nous sommes quittés au bout d’un mois… il y a cinq ans. Mais ma mère n’en démord pas puisque c’est elle qui me l’a présenté. Ce spécialiste du Concile de trente s’est trompé de siècle. Une doctorante croisée dans un colloque m’a sauvée. A défaut de libido, elle lui a chauffé les neurones. Heureusement. Je ne sais pas dire non à ma mère.
Et je ne lui dirai pas mon désert non plus. Pas de regards brulants ni de caresses bien ordonnées. Rien. Je passe inaperçue d’ailleurs. Je ne sors pas des rails. Caméléon de l’amour. Ce corps qui s’échauffe, ces étranges remue-ménages de l’humeur restent vierges. Ce serait mal vu par ma mère.
Rendez-vous est pris dans deux jours pour fêter mon anniversaire. Rituel immuable aux mots assassins. Ma chérie, tu me vieillis chaque année !

La nuit m’enveloppe de sa douceur. Chaleur d’été. Je compte mes pas. A chaque pas un rêve. A ton âge, on ne rêve plus. A chaque pas une envie. Fais d’abord tes devoirs. Pas de deux ? Pour se marier. Imprévus ? Pas chassés. Je crois bien que je suis dans la salle des pas perdus. Un pas en avant, un pas en arrière. Un pas de côté…
Oui, c’est ça ! Faites un pas de côté. Je m’arrête interdite. Le vieil homme qui me dépasse appuie sur moi son regard bienveillant. N’attendez pas, à mon âge, il sera trop tard. Et dans un sourire, il ajoute avant de s’éloigner : Vous avez une très belle voix.
La nuit a bu ses pas, avalé sa silhouette élégante, et je suis toujours là. Que s’est-il passé? J’ai parlé ? Chanté ma litanie des pas fermés ? Je cours brusquement. Le rattraper. Lui demander. Mais il a disparu.

Alors, à gauche ou à droite ce pas de côté ? Peut-être l’un et puis l’autre. Et goûter, savourer. Heureusement, la rue est déserte pour mon premier pas. Comme pour le second. Je ne compte plus mes pas. Je marche. Et demain est pour moi, rien que pour moi, caprice de presque trentenaire.

Le premier plaisir a été de traîner en pyjama, en laissant le téléphone sonner et facebook fermé, une tartine de Nutella dans une main et mon thé dans l’autre. Lou m’attend pour faire les boutiques. Elle attendra. Ou pas. Je n’aime pas ses boutiques favorites et je n’ai jamais osé le dire. Je me sentais juste flattée d’y être admise.
Réfugiée sous la couette, je laisse s’ouvrir l’espace. Juste le temps de m’entendre. De laisser le trouble se creuser. Les envies germer. La terre est peut-être un peu sèche, les graines encore endormies. Et le printemps frileux. Mais ma vie sort de jachère. Et je noue mon tablier de jardinière.

Impossible d’enfiler ces sempiternels habits codés. Mes chaussures sous mon pyjama, mon manteau jeté par dessus, un crayon pour tenir mes cheveux, je dévale l’escalier. Je réponds avec naturel à la concierge ébahie. Mais oui, tout est normal. L’air de la matinée est chaud, émouvant, presqu’amoureux. Je traverse les regards étonnés. Je marche.
C’est la petite boutique de la rue derrière dont j’ai poussé la porte. La vendeuse a souri en me voyant en pyjama. Vous comprenez, je n’ai plus rien à me mettre. Et j’ai tout essayé, enfin presque. Tout ce que je n’aurais jamais osé acheter mais qui me faisait envie. Rite initiatique. Comme une mue de mes murs lézardés.
J’ai pris des couleurs, du moulant, du douillet, du sexy, des chaussettes en bouclettes et une nuisette de diva. Il me manque juste les baskets fleuris et les bottillons à bouts pointus. C’est pour tout à l’heure. Après la pizza croquée au coin du bar. Pour la sensation.

Et j’ai appelé Elise. La cousine que j’admire en secret et que je n’ose jamais déranger. Pour se faire un ciné et une soirée de filles, de rires, de quelques verres de trop. Juste pour l’amitié.
Je riais toujours en montant l’escalier sans trouver l’interrupteur dans le noir, en me trompant de clé pour ouvrir ma porte, en me prenant les pieds dans le paillasson. Et je riais encore en dormant en travers du lit.

Je suis arrivée en retard chez ma mère pour ce dîner de mes trente ans. Avec un pantalon jaune acheté hier matin. Etonnement et agacement se mêlent dans son regard. J’ai rompu le rythme. Repas incolore où j’ai flotté dans cette seconde peau que je découvre. Elle m’a rappelé à l’ordre, une ou deux fois. J’ai bousculé les rites. Au dessert, elle m’a tendu un chèque d’une main indifférente. Je ne savais pas quoi te donner. Alors…

Pour moi à cet instant, ces chiffres alignés ressemblent aux trente deniers de Judas. Si je prends ce chèque, je finirai comme lui. Alors, je le déchire. Méthodiquement. Sans même voir la stupeur de ma mère et de ses invités. Non, merci, je ne veux pas mourir pendue. Le chèque brisé est resté sur la table. Et je suis partie. Dehors. Sauvée. J’ai dit non.

Je crois qu’en faisant cela, j’ai enfin tué les trente tyrans en moi, les empêchant de continuer à usurper ma vie. La voix de ma mère, mes bonnes notes invisibles, mon sourire poli du matin, ma confiance fracassée, Lou, mon corps que je ne vois pas, madame Bovary, les mots de ma mère, les assiettes que je n’ai jamais léchées, mon canapé beige, ma voix mesurée, ma colère cachée, les chèques trop gros, mon maillot une pièce, l’oubli de ma mère, les convenances infernales, mes pauvres certitudes, mes culottes petit bateau, mes horaires immuables, mes tailleurs sages, les interdits de ma mère, mes regrets de tout, mes escarpins plats, mes projets avortés, mes chignons tirés, les malheurs de Sophie, les tables bien ordonnées, mes chaussettes blanches, ma fausse pudeur et l’amour de ma mère qui ne viendra jamais.

Je ne sais pas vous, mais moi, je ne sais pas où aller. Quel pas faire. Quel doute écouter. Maintenant, j’ai trente ans. Alors, rien de mieux que les doutes pour avancer. Ce zeste d’angoisse qui bouge les assises, remue le socle et laisse passer le vent frais. Les petits cailloux, vous savez, ceux qui bousculent le rythme installé et le rendent un peu moins lisse.

Je ne sais pas, et c’est parfait. Je vais d’abord aller me chercher ce somptueux ensemble de lingerie vert d’espoir. Pour le sentir sur ma peau et chercher une main ferme pour me l’enlever. Aujourd’hui, j’ai trente ans, et je ne sais qu’une chose, c’est que j’ai envie de vivre. J’avais raison, la route est tracée.

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