Le temps décompté

De même qu’une grande distance révèle un bon cheval, de même quand il a trop couru, il n’en peut plus.

C’est ce que Georges marmonne entre ses dents ce matin. La chaleur du jour alourdit le travail qui l’attend. L’âge aussi, sans doute… Fourche et foin, seau dégoulinant, bras tendus, nuque raidie sous la charge, il contemple la longue rangée de box avec hargne. 8, 9… 10 boxes encore à faire. Autant qu’une fin des temps. Interminable. Les coups de boutoir du bai brun impatient lui vrillent les oreilles. Oui, tu as faim, je sais, je viens, … je viens.

Georges tire la brouette, y jette rageusement le crottin mêlé de paille. Il se penche, porte, pousse, marche, mesure les grains, étale, porte encore, avec une vigueur automatique, une gestuelle réglée comme une musique venue du fond des temps.

Dans le troisième box, l’attend la douce et jolie grise. Il passe sa main sur son encolure et guette le moment où, arrivant près du garrot, elle va dresser les oreilles. Elle aime. Là, juste là, et pas ailleurs. Et Georges se prête au jeu oubliant l’heure et le labeur. La raideur attentive de Taïga contient tout le plaisir qu’elle éprouve. Surtout n’arrête pas, dit-elle silencieusement.

A cet instant, la rue résonne d’un concert de sabots. Et Georges, attendri, voit passer une cohorte de petits poneys. Les corps flottent, les jambes tambourinent les ventres, les têtes dansent au gré des croupes, et les sourires grimpent au ciel.

Le claquement métallique de la grande grille verte les fait sursauter tous les deux. Se faire surprendre de cette façon ne sera pas du goût de l’arrivant. Georges est en retard. Peu importe la fatigue, l’âge ou la charge excessive. Lui, là, rien ne l’émeut. Il va crier, menacer et Georges va courber l’échine. Sans mots. Sans gestes. 40 ans de maison, c’est une médaille suffisante. Il a servi le père. Ce n’est pas le fils imbu qui le jettera dehors.

Allons, trêve de rêverie, ils attendent, ils ont faim, de paille, de grain, de foin, d’attentions, de soins. Et Georges ne va pas s’y soustraire. Oh, non ! Loin de là. Il va donner à chacun, adapter ses gestes, adoucir sa voix, presser le pas.

Le temps passe. Le temps compté est largement dépassé. Georges est toujours là. Le temps a un prix celui du don et de la passion. Le temps révèle un homme de bien.

 

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