Bégaiement…

A l’eau
Peau à peau
Ta peau m’est peau
Appeau de mes mains
Appeau de mes reins
Dépôt de mes peaux,
Qui me collent à la peau
Comme pot de colle
Peau d’école décolle

Colle porte ma peau mate
Colle mate ma porte dépôt
Colmate mes pores mes ports
Mate mate mon col ma peau
Mate le peu de peau
Le peu de pas
Mate le port maternel
Mon éternelle sempiternelle
Peau de ma peau de ta peau
Terre ma terre maternelle
Pot de terre dépôt du repos

En pause de ta peau
Pause de posture
Posture ou imposture imposée
Pause du repos imposé
Imposé posé reposé
Peau à peau reposé déposé
A l’eau de l’aube
De demain
De mains
Peau à peau

Je crois que…

Je crois qu’il faut que je me réveille. Que je cherche.
Même les mauvaises herbes poussent de travers. La pollution leur manque.
Elles étouffent.
Les fleurs sont suspectes. De couleurs vives, de souplesse au vent.
C’est interdit.
Même le silence est frauduleux.
Volé à l’absence, tranché, arraché de nos bouches, de nos souffles.
Même les regards se sont enfuis. Traqués par la peur.
Réfugiés, cachés, braqués sur nos pas.

Il faut que j’explore. Que je pousse le murs.
Même l’air est grillagé. Il ne sort que sur autorisation.
Distillé avec parcimonie à ceux qui obéissent.
Les gestes sont muselés. Jetés aux oubliettes.
Ils sont en rééducation. Sociale.
Même les corps sont ralentis. Comme en suspensions.
Outil innocent du massacre.

Il faut que je parle. Que je crie.
Les saveurs sont en règle. En uniforme gris. Cadrées, en rang.
Même les mots sont devenus virtuels, volants, s’épuisant en rumeurs en sourdine.
Comme la musique. Comme ce chant plaintif que personne n’entend.

Mais je ne peux rien.
Je m’étouffe.
Je hurle le silence.
Je m’épuise contre ces murs si durs, si obéissants.
Ces murs de prisons.
Ces grillages installés.

Il faut que je regarde. Que j’écoute.
On a écrit sur un mur.
On a chanté dans la rue.
On a senti une joie
On a osé acheter du champagne.
On a écrit une lettre.
On a joué, oui joué, et ri !

Ce n’est pas encore un nous. C’est un on.
Ce n’est pas encore un nœud. Ni tout à fait une attache. C’est un essai.

Le on se révolte dans les profondeurs du manque.
Le on ravive les envies.
Le on s’obstine…

Je vais marcher, hors de la prison.
Hors du sage. Hors des absences.

Il faut recommencer. Absolument. Nouer. Renouer.
Réapprendre les nœuds, les attaches.
Nos corps qui se touchent et s’embrassent.
Nos souffles qui se mêlent.
Nous.

Mon pays

Mon pays vente

Rafales de sanglots blonds que les rochers crachent
Rugissements de l’herbe égarée
Ce vent que je crie
Qui me hurle
Tâtonnement lucide de ma peine
Rien que ma solitude et le vent

Mon pays pleut

Et la pluie remplit la mer
La vide la trouble
Et la pluie brusque le sable
Le casse le raidit
Et la pluie cogne les cauchemars
Les oublis les peurs
Rien que mes pas et la pluie

Mon pays renaît

A la plainte du ressac
Au gras des rochers
A la lumière effeuillée que la baie invite sans relâche
L’aube comme une calligraphie
Comme un crépuscule que la brume oublie
Mon regard cueille cette fugue du ciel
Rien que l’inconnu et mon regard

Mon pays est rivage

Sans rien qui l’attache ou le noue
Juste un courant qui accoste
Des flots qui s’égrènent
Au gré du sable de mes pas

Mon pays est écho

Aux nuages échevelés que la pluie mange
A la lumière éclaboussée
par les coups sourds de la tempête
Comme au rythme de mon corps

Mon pays reste là

Juste là, Toujours
Sans moi ou avec ou
Contre
Au détour de la carte
Du récif
De la vague

Il m’existe

Regards

Marche dérogatoire
Pas solitaires
Les regards encagés
fuient la rencontre
Regards pestiférés ?
accrochés aux corps désabusés et inquiets

Vide des regards,
Absence de vous
De vous à moi
De moi à vous

Vos regards me manquent
Ces fils aériens tisseurs de liens
en humanité
en cet instant si fractionné si impalpable

Je cherche et cueille cette
petite musique fraternelle de vos regards
pétillante derrière
Les masques
Les gestes barrières
Les appels à la guerre

Envie d’être frères
et solidaires envers et contre tout
à défendre en urgence !

Par vos regards ouverts et  volontaires !

Portrait 5

Déroutée

Sur l’autoroute embouteillée près de paris, une golf vieillissante, immatriculée dans les Vosges est près de nous. Une jeune femme africaine au volant. Son foulard coloré emprisonne ses cheveux, de grands cercles dorés oscillent à ses oreilles. Avec son visage très maquillé, ses cils savamment ourlés de noir, elle a un air d’une diseuse de bonne aventure, d’une gitane. Un bout de sa robe noire est coincée dans la portière conducteur et flotte au vent. Je lui laisse la parole.

Evidemment je vais être en retard. Ces bouchons autour de Paris sont un enfer. On avance à pas d’homme, c’est tout bonnement infernal… Onze heure quinze, déjà un quart d’heure de retard ! Et cette vieille cage tremble de partout, les vitesses craquent, le moteur tousse de temps en temps. J’espère qu’elle ne va pas me claquer entre les doigts. Ce serait le comble.

Ce rendez-vous je l’attends depuis si longtemps, ou plutôt je ne l’attendais plus vraiment. Comme ces espoirs que l’on traîne sans fin. Qui s’étirent. Et finissent par s’éteindre. On a sursauté tant de fois à la sonnerie du téléphone ou au carillon de la porte dans le vide, épié les lettres au courrier en vain.  Alors pour survivre, on l’enferme on ne sait où. Mais plutôt loin, très loin…

J’ai bien essayé, au début, de lancer une ou l’autre bouteille à la mer vers toi, quelques messages, quelques appels. Sans retours. Il y a si longtemps. Je serais incapable d’en donner la date. Rien d’autre que le silence en écho. Ce silence. Ton silence. Qui continue encore et encore. La bouteille s’est-elle brisée sur un rocher ? L’as-tu explosée toi-même de rage, de dépit, d’indifférence ? De mépris peut-être ? Quel chemin a-t-elle parcouru ? Le saurais-je un jour ?

La file des autos se traîne… La radio grésille les nouvelles. Je n’écoute rien. Qu’importe. Une seule chose m’habite. M’attends-tu vraiment ?

J’aimerais être ce que je parais. Quelqu’un qui lit l’avenir. Ooh certes, je joue à cela avec des crédules que ma beauté et ma voix de rocaille enveloppent. Des gestes mesurés, un regard de velours et dans la pénombre d’une pièce aux accents africains, je fais merveille ! Mais quelle foutaise, quelle tromperie ! Je ne vois rien et  je ne sais rien. Comme nous tous.

Pourtant, tu m’as donné rendez-vous. Je l’ai découvert il y a 3 jours. Une lettre chez ma mère (comment aurais-tu mon adresse !).  Sans fioritures (ça te ressemble !). 24 mai, 11h et une adresse à Bondy. Rien d’autre. Ah si… ta signature. Depuis, tous les scénarios ont défilé dans ma tête, suscitant toutes les variations possibles d’émotions…

Et malgré tout, ce silence, ton silence… Depuis combien de temps ? 20 ans ? Oui 20 ans, c’est ça ! J’avais 15 ans quand tu as disparu de ma vie. Sur le coup d’une dispute un peu plus appuyée que d’habitude avec ma mère. Tu es parti et jamais revenu. Le temps a une autre couleur à ces moments-là. C’est une porte qui claque de plus. Un silence mêlé de pleurs de plus. Un pincement intérieur, un agacement, puis un soulagement. Une légèreté d’ado un peu égocentrique.

Pendant longtemps, je n’ai pas cru à ton silence. Ma mère mentait… elle me punissait de mes explosions adolescentes. Tu ne pouvais pas faire ça ! Toi si chaleureux et tendre. Même fantasque et original, tu ne pouvais pas m’abandonner. Et puis le temps a passé, les mois, les années et toutes les nuances de sentiments m’ont habitées du plus triste au plus vengeur. Je t’ai injurié, diminué, méprisé. J’ai pleuré, soupiré, hurlé.  Enfin, un jour, j’ai arrêté d’attendre.

Je vais être en retard, bien plus que je ne l’imaginais. Bientôt midi. Je vais peut-être te rater avec ces foutus embouteillages. Et j’enrage, je bouillonne, je fulmine….

C’est étrange d’aller à un rendez-vous dont je ne sais rien. Que vas-tu me dire ? Que vais-je te dire ? Je ne sais pas. Je crois qu’avant les mots, j’aurais envie d’un regard. Un regard d’attente, un regard d’invitation, même minime. Un regard sans murs. Les mots peuvent être si étroits, si pauvres dans ces instants. Et je ne sais plus rien de toi. Quel homme es-tu aujourd’hui ? As-tu gardé cette allure élancée et élégante, ces cheveux bouclés foisonnants ? Es-tu en couple à nouveau ? Es-tu toujours musicien ? Et ce rire dans tes yeux ? … Peut-être es-tu père à nouveau ? Pour d’autres, à défaut d’être resté le mien.

Mais cela va-t-il avancer, oui ?

Je n’en peux plus. L’angoisse monte. Elle me serre. Je ne veux pas te rater. Ce n’est pas possible. Je ne veux pas. C’est insupportable. J’essaie de me calmer. De respirer. Impossible. Je fais taire la radio d’un geste rageur.

Je ne croyais pas que ton absence était si présente en moi, coffre inviolé de mes secrets silencieux. Mutisme aigu, un peu aigri aussi, que je croyais apaisé. Mais non… Me reviennent en vagues des images passées. Je sens tes bras autour de moi, ta tendresse tranquille. Je revois ces instants de musique où tu me laissais danser à l’envi même à l’heure du coucher. Je revis ces cache-cache frénétiques que rien n’arrêtait, ni les piles de linge propre, ni l’ordre des cageots dans la réserve, les valises et cartons dans le grenier ou les draps sagement tirés de nos lits.  Ce pas de côté permanent que tu avais avec moi, dans les faits et dans les mots, qui mettait ma mère en fureur. Elle te traitait d’enfant attardé, de puéril, d’irresponsable… Moi j’aimais bien que tu sois tout cela avec moi, complice de mon enfance.

Je dépasse un accident. Lentement. Une voiture écrasée contre un poids lourd, comme un chiffon. Je frissonne. Une nausée monte. Est-ce ça que tu as fait de mon enfance avec ton silence et ton absence? Un chiffon froissé ?  … De la voiture en piteux état, les pompiers sortent une femme, vivante, ses yeux ouverts laissant couler des larmes… Pleurs de douleur, de peur rétrospective, d’incrédulité d’encore être en vie ?

Je frissonne, je suis cette femme. Je sors de mon passé mutilé, je suis fragile, blessée, en larmes, un peu perdue mais je suis vivante. Je suis tellement heureuse de te retrouver. Enfin. Chaque tour de roue, chaque respiration me rapproche de toi. Un explosion incroyable et soudaine de joie et d’espoir m’inonde, balayant l’angoisse, la peur et les questions…

L’heure sur le cadran me saute au visage. Midi et quart. J’ai une heure et quart de retard. Et cela se débloque enfin. Le flot de voitures reprend plus d’aisance une fois passé l’accident. Et plus je m’approche, plus ton image s’éclaircit. Etrangement, ta voix résonne à nouveau en moi, tes bras m’entourent, ta tendresse envahit l’habitacle. C’est très doux, autant qu’inattendu.

18, rue de la forge aux loups, à Bondy. J’y suis. Je gare la voiture. J’arrache mon sac. Mes clés. Pas de manteau. Je claque la porte. Je cours. Je sonne. Le cœur battant. Le souffle court.Des pas approchent. Une femme âgée tire la porte.

– Emilie ?

– Oui

– Je suis Jacqueline, sa mère. Suivez-moi.

Sa mère. Il avait une mère ? Bien sûr… Tout le monde a une mère mais pourquoi ne l’avais-je jamais rencontrée ? Je ne m’attarde pas. Je la suis. Le couloir est un peu sombre. L’escalier craque.  L’espace est confiné. Aux abords de la chambre, elle se retourne et murmure d’une voix étouffée.

– Il t’a attendu. Il t’a appelée. « Emilie,… » Ces derniers mots !

Et elle ajoute dans un sanglot :

– Mais il est parti. Il est … mort. A midi… enfin, un peu après.

Je suis anéantie. Trop tard. Je suis arrivée trop tard. Devant mon corps effondré, la femme m’enveloppe de ses bras.

– Il a laissé un paquet pour toi, chuchote-t-elle.

Le silence résonne. Ponctué de nos respirations, de nos larmes.

Alors, j’aspire d’un coup. Je me redresse, me dégage de ses bras et souffle fermement :

– Je ne veux pas rentrer dans la chambre. Je ne veux pas le voir. Je veux garder mes images intérieures. D’enfance et de joie.  De vie. Je ne veux rien changer.

Et sans attendre, je prends le paquet, dévale l’escalier, cours à ma voiture, et je m’effondre contre elle. Les larmes m’aveuglent. Et je comprends…

Midi et quart. Ta vie a jailli en moi à cet instant précis. Il n’y a pas de hasard.

Lumière filtrée…

De la fenêtre, je vois que le taxi est là. Je lui fait signe. La rue est calme. C’est le matin.

Je descends chargée de ma grosse valise et de deux gros sacs. C’est le confinement à midi, je pars de chez moi, je ne sais pas pour combien de temps… J’ai regardé mon appartement d’un oeil neuf, un peu orphelin avant de fermer la porte. Vite, le taxi attend!

Étrange mouvement de ballet pour mettre tout cela dans le coffre du taxi sans se toucher. Ne pas trop s’approcher, respirer à distance, il a des gants pour prendre mes bagages. Même la voix est mesurée dans le dialogue comme si nos mots pouvaient être porteurs de virus ! Je vois au 4ème, la voisine qui regarde  mon départ. Elle a écarté ses rideaux. Va-t-elle me dénoncer? Mais de quoi en fait? On se sent coupable… sans raison.

J’ai une impression de fuite. C’est d’ailleurs peut-être cela que la voisine a pensé. Une fuite, une évasion, comme une tricherie. Ce que la fluidité du trafic sur Paris ce matin corrobore. Derniers instants de liberté. Les trottoirs sont vides, souvent. Les visages portent des masques. La succession de magasins fermés accentuent cette impression de malaise. On pourrait se croire un dimanche mais cela n’en est pas un.

Le bruit est différent. Moins de klaxons, d’énervement. Comme une suspension.

Dans la voix du chauffeur, je sens l’anxiété de demain. Comment va-t-il travailler ? Que va-t-il se passer ?

Le temps est gris. Le ciel bas. Comme en accord avec ce qui se trame, là, pour nous tous.

Malakoff, je suis arrivée. Personne dans la rue là aussi. Le ballet pour tout sortir du coffre sans se toucher recommence… « Au revoir. Bon courage » que faire d’autre que s’encourager ?

L’espace se confine. S’ouvre l’attente.

Brèches

Le vent hurle en sourdine

Les mots de mort que la peur écrit

Croisée des épées de soupçons,

Le fleuve déborde jusqu’à nos brèches

Je suis transparente aux branches

Engloutie de flèches que darde les douleurs

Des autres

De moi

Des absents

Face aux rugissements

De l’ogre

Résiste, oui résiste

Toi, moi, eux, encore et plus

Pour ne rien perdre du feu

Ou de l’aurore du crépuscule.

Pas ajourés

New York, composition 9
Oeuvre de Catherine van den Steen
http://catherinevandensteen.blogspot.com/

catherine

Pas ajourés
D’un reste de paroles
D’une ombre de solitude
D’une trace de regards perdus
Aux ombres absentes
De reflets sans illusions
De ce bruit qui résonne, encore

Marche ajourée
D’une sève ensanglantée
Au passage sans chemin
D’un homme
D’une femme
De celui que l’on traîne, en plus

Vie ajourée
D’une brise sans nom
D’une corde nouée
D’une boite vide
Du tronc creusé, vidé, blessé
Aux encres évaporées
De ce rien que l’absence crie, en boucle

Risques ajourés
Du jeu ténu
Du silence apporté
Du sol en lumière
Aux accents quotidiens
De ce demain qui murmure, enfin

Commencements

Tout a commencé par ces nuits de cauchemars, enfant, où le noir te presse, le silence te brûle, les tremblements te blessent. Les nuits où tes pas courent vers M. ta jeune fille au pair, où ses bras s’ouvrent pour peupler ton chagrin, lui donner un nom, le sortir du vide.

Tu n’appelles pas ta mère, non, tu te tais. Tu sais qu’elle ne viendra pas, que rien ne viendra d’elle dans la nuit. Tu te tais et tu vas chercher ce qui t’apaises, au moins un moment ! Quand le jour est levé, tu retrouves ton sourire. Tu grappilles de ci de là ce que d’aucuns te donnent. Tu charmes, ta douceur et ta gentillesse font merveilles … ce sont tes armes pour te faire un bagage de tendresse et d’amour. Tu recueilles, accueilles, gardes, même si au centre, il manque le tronc, le socle… La seule chose que tu comprends c’est qu’être une fille c’est être sage et obéir à sa mère. Ou bien être malade pour qu’elle te soigne. Alors tu le fais. Mais tu aimerais comprendre aussi, les questions qui flottent, les absences, les peurs solitaires, les petits coups au ventre de chagrin, les mots durs qui parlent de toi comme d’une petite fille que tu ne connais pas. 

Tout a commencé dans cette absence continue, quand les mots de ta mère fleurent la trahison, et t’abandonnent face à la maîtresse injuste, face à ta sœur jalouse, face au silence de la nuit. Ses mots ne sont jamais ni baume, ni barrières, ni boucliers … et encore moins cadeaux. Tes chemins vers l’école sont sans pas pour te guider. Tes paroles s’envolent sans être écoutées. Même tes réussites n’existent pas. Elle croit que tout ce que tu gagnes lui vole quelque chose. Etre une fille c’est obéir et être comme elle veut. Alors tu le fais, même si tu ne comprends toujours pas ! Et tu continues de cueillir de-ci de-là, une main creuset, un regard fleuve, une parole chaleur, une amie. Et tu avances.

Tout a commencé quand tu as enfin compris qu’elle ne savait rien de toi, si ce n’est la couleur de ton sang quand elle te soigne. Tu es sur la terrasse avec elle, le jardin est doux, le temps paisible. Et pour une fois, tu essaies de raconter un peu, vraiment, ce que tu vis… Et devant sa stupéfaction, le masque tombe et tout explose en toi. Une marée d’images te saute au visage. Ainsi tu n’existes pas réellement pour elle autrement que comme une image préfabriquée sans liens avec ce que tu es. Tu n’es finalement, ni fille, ni sœur, ni mère, ni toi… rien de réel. Et passent en toi dans une fulgurance, tout ce que tu as cherché, accepté, avalé, porté, offert pour être sa fille, sans être toi.

Et enfin tu comprends, ce creux qui appelle en toi, cette quête obstinée de ce qui te nomme, te reconnaît, te goûte, cette exigence à être pour les autres plus que pour toi, cette peur de courir.

Tout a commencé quand tu as fait mourir l’illusion d’être sa fille. Tu l’es sur le papier, pour elle sans doute, pour les autres peut-être. Tu l’es sur un acte de naissance, un passeport, un livret de famille, une photo d’anniversaire… alors qu’elle n’a jamais pu être là ni pour toi ni avec toi. 

Et dans cette histoire que tu racontes à tes enfants, tu te tais encore. L’amour a ses mystères. Il saute à cloche pied, en laissant des vides. Elle n’a jamais pu être ta mère mais elle réussit à être leur grand-mère. Tu ne cherches plus à comprendre.