Parution de mon recueil de poésie

Bonjour à chacun, 

J’ai l’immense plaisir de vous annoncer la sortie de mon recueil de poésie «Je ou d’autres au jeu de l’instant» chez Hello Éditions (www.helloeditions.fr) que je remercie de leur confiance.

Vous pouvez le précommander 

via ce lien https://www.helloeditions.fr/article/je-ou-dautres-au-jeu-de-linstant/

Avec le code promotion de 5 % pour tous les lecteurs qui précommanderont avant le mardi 31 janvier (valable dès maintenant) : je5

Toutes les précommandes sont gérées par Hachette avec une livraison prévue quelques jours avant la date de sortie officielle du 3 mars. En outre, les précommandes sont de vrais leviers de référencement et de promotion. Donc de ventes du livre. Merci de votre soutien

Ci-joint les première et quatrième de couverture pour vous donner envie…

L’eau de la nuit

Le soir venait d’allonger son ombre sur la petite ville quand j’ai glissé la clé dans la serrure. La rue est calme, comme celle d’un bourg de province en début de soirée. Seul le café sur la place donne un semblant de vie. 

La porte a grincé. La maison dans la pénombre semble en sommeil. Et je cherche en tâtonnant l’interrupteur de l’entrée. La brusque lumière éveille les couleurs accueillantes. Nous étions venus ici avec Clara deux semaines en vacances, il y a 10 ans. 15 jours de bonheur à explorer la région. Grâce à la générosité d’amis, qui me prêtent leur maison à nouveau aujourd’hui.

Il y a 10 ans. Déjà. Que le temps passe vite.

Je pose mes bagages dans l’entrée. Et marche à petits pas dans la douce torpeur des pièces. Les volets sont fermés. Je ne pense pas les ouvrir. Pas besoin. Je laisse les ombres teintées des lumières de la rue me guider. Le salon, douillet dont l’âtre attend les bûches. La cuisine sobre, éclairée du lampadaire voisin. La salle à manger et sa longue table familiale. Rien n’a véritablement changé. Une maison de vacances au confort bricolé qui garde les souvenirs au chaud.

Mon sac de voyage à la main, je me dirige vers l’étage. Je n’ai toujours pas allumé les lumières. Je tâtonne. Touche. Suis la rampe de ma main droite. Quelle chambre avions-nous eu il y a 10 ans ? Celle de droite ou de gauche ? Je ne sais plus, je choisis celle de droite. Côté jardin. Au lit gonflé de son édredon en plumes. Je hume. L’air est un peu saturé. J’ouvre la fenêtre malgré la fraîcheur de l’air. 

Clara doit me rejoindre. Quand ? Je ne sais pas exactement. Elle remonte de Carcassonne en voiture après trois semaines de tournage. C’est long trois semaines. Et elle ne m’a pas communiqué l’heure de son départ. Elle arrivera dans la nuit ou demain matin ou… J’ai l’habitude de ses retours approximatifs de Clara. Cela fait partie du personnage. Et je l’ai épousé en connaissance de cause. Elle est comme un oiseau migrateur, elle va elle vient. Ivre du voyage. Je suis en quelque sorte son port d’attache. J’ai appris à attendre.

Je n’ai rien apporté pour diner. Je vais aller jusqu’au café voir s’il est possible de manger brièvement. En ce mois de novembre, je suis le seul dans la rue à marcher vers la place. Nous étions venus en été. Rien n’est pareil. Tout est plus lourd, plus triste, plus solitaire. 

Au café, je dois un peu insister pour avoir une assiette frugale. Qu’importe. Mes yeux sont partis il y a 10 ans. Clara, souriant dans le soleil. Son regard amoureux accrochant le mien, ses épaules souples, ambrées par l’été, sa fine robe moulant sa poitrine ronde. J’ai envie d’y mettre la main. 

  • Monsieur on va fermer. 

Je sursaute. Mes rêves m’entrainent bien loin, j’ai oublié de manger. Je me dépêche, avale plus que je ne mange, siffle mon verre de vin d’un coup pour libérer l’employé pressé de fermer. 

Près de la fontaine, au centre de la place, une femme boit l’eau qui s’écoule avec parcimonie. Ses longs cheveux retenus dans un lourd chignon. Habillée d’une longue robe bleu foncé. Bleu nuit en fait. Un instant me vient l’image de sa chevelure abondante s’échappant du chignon et venant puiser elle aussi dans l’eau ruisselante. L’eau de la vie, en apparence inépuisable.

Mes pas me ramènent lentement vers la maison. Dans l’entrée j’hésite. Un petit verre dans la cuisine ou le salon pour démarrer une flambée ? Ce sera le salon. J’ai de longues heures devant moi je le crains. Et la seule lueur de flammes me suffit. Je n’ai pas envie ni de lire, ni de feuilleter un magazine, ni d’écrire, ni… rien. J’essaie de me souvenir, de Clara surgissant après la route, m’éveillant de ma torpeur dans le canapé du salon, vaincu par la fatigue de l’attente. Clara me caressant le visage avec légèreté pour me ramener du sommeil. Son regard pétillant semblant dire: tu vois, je reviens toujours. Clara, dont je suis l’homme en attente. De Clara au travail, de Clara en tournage, de Clara avec les enfants, de Clara en marche solitaire. Clara, ma source.

Et encore aujourd’hui, ce soir, cette nuit. 

Je n’ai pas sommeil, je cueille les souvenirs, les images, d’elle, de nous, d’elle… C’est flou parfois, comme un film usé qu’on a trop passé dans la machine, un peu griffé, un peu sale. Son visage disparait parfois. Et cela m’angoisse. Comme si la seule manière d’aimer Clara était de la laisser disparaitre, s’éclipser. 

Un bruit sec vient de l’étage. Je sursaute. Je monte, toutes lumières allumées cette fois. C’est la fenêtre de la chambre. Le vent qui s’est levé la secoue, elle se défend, répond et claque. Au moment de la fermer, dans le jardin, je crois distinguer la silhouette de la femme de tout à l’heure. Je ferme les yeux, incrédule. Les rouvrent. Plus rien. 

Devant les flammes actives et vigoureuses, j’écoute les bruits de la maison. Inconnus. Comme une conversation dont je suis exclu. Il y a un grincement continu. Qui vient du jardin. Comme une scie rasant le bois. Comme une usure de la nuit. Je sursaute encore à une voiture qui passe dans la rue. Il y en a tellement peu, elle m’a surpris. 

J’attends mais je n’aime pas. Je finis toujours par penser que Clara se joue de moi, qu’elle m’utilise, comme un vulgaire pantin. Cette fois où elle est arrivée au petit matin au lieu du soir. Sans me donner une quelconque explication. Je l’ai vue dans un lit d’hôpital, je l’ai vue dans les bras d’un autre, je l’ai vue… sans la voir. Qui me dit qu’elle n’a pas des amants, dans chaque voyage, cultivant les relations éphémères. Plus exotiques que de me retrouver, moi, toujours le même, toujours à sa dévotion. Une sorte de rage monte en moi. Des images m’assaillent de son corps rivé à celui d’un autre, ou d’une autre, de ces caresses, ces doigts, ces bouches, ces peaux, ces accents de passion. Je marche dans le salon, j’ai envie de vomir, de crier, je ne crois plus à rien. 

Pour me calmer, je pars à la cuisine. La nuit est maintenant bien installée. Minuit ne doit pas être loin. J’ouvre tous les placards fébrilement. Ils ont bien une bouteille de vin quelque part. Ou une bière. Ou… 

Sous l’évier, je trouve du vin. Rouge. Cheval noir 2019. Je prends. Je leur dirai. J’ai besoin de boire, d’essayer de retrouver mon calme effrité.

Je repars au salon la bouteille et le verre dans les mains. J’ai le temps. Mais les images reviennent, ponctuées des silences suspects de Clara ou de son imprécision, de ces mots qui m’attaquent à chaque fois : Mais je suis là Yvan. Pourquoi me questionner ? Cela ne suffit pas que je sois là ?

Et je ravale, je me sens à la fois, idiot d’avoir douté et convaincu de n’être rien, ou si peu. Je peux penser à Clara des heures, penser à moi est impossible, comme si j’étais une sorte de fantôme sans couleur. Je ne suis rien sans elle. Vide. Vidé. Transparent. 

Deuxième verre. Il me réchauffe. Mais ne me calme pas. Je refais pour la millième fois les calculs. Si elle est partie de Carcassonne vers 18h alors… si elle s’est arrêtée en chemin, je rajoute une heure, mais, là encore elle devrait bientôt être là. L’église sonne trois heures. Tiens, elle sonne la nuit l’église ici ? Étrange. 

Le grincement continue dans le jardin. Depuis la fenêtre de la salle à manger, je scrute les ombres, les arbres qui ploient sous le vent et la pluie. A nouveau une silhouette semble y glisser. Puis disparait. Cette femme. Mais que fait elle dans le jardin ? Est-elle une messagère ? Est-ce encore ma fébrile imagination ? Ou le vin ?

Une ambulance troue le silence. Un accident. Clara a eu un accident. C’est cela que cette femme vient me dire. Que Clara va mourir. Que… 

Je pleure d’angoisse, voyant la voiture en flamme, un camion basculé sur le côté, le corps coincé, les pompiers, la scie de la tôle, les brancards, les sirènes… Tout le film se déroule avec une précision de métronome, je vois chaque blessure, chaque inconscience de Clara, chaque mot, chaque efficacité, chaque douleur. Je suis aiguillonné traversé. 

La sonnerie de la porte d’entrée me dresse contre le mur. Qui cela peut-il bien être… Clara ? Le cœur palpitant j’ouvre la porte.  Devant moi cette femme, sombre, diaphane, furtive. J’entends : mais pourquoi l’attendez-vous encore ? Est-ce sa voix ?

Je suis statufié. Incapable de rien dire. Parce que je l’aime, que je suis heureux de la retrouver, que … Ma langue est raide. La femme a disparu.

C’est long. Je suis comme paralysé. Comme une concrétisation de ma peur de vivre sans Clara. De ces moments où elle s’absente. Des espaces d’apnée pour moi. De respiration filtrée.

La nuit s’approfondit encore. Ces heures où le matin est encore loin, où le noir, le sombre gardent leur emprise, où l’angoisse n’en peut plus d’espérer l’aube. La bouteille est vide. J’ai trop bu. Clara n’aimera pas. Elle déteste quand je suis saoul. Elle a d’un coup ce regard de mépris qui me coupe en pièces. 

Je vais chercher de l’eau. Dans une sorte de démarche dansante. Impossible d’aller droit. Le feu s’est éteint. J’ai dû relâcher ma vigilance sans m’en rendre compte. Allez. Encore un verre d’eau. La nuit est lourde.

J’ai sursauté. Une porte de voiture a claqué. La nuit est moins épaisse. Une lueur vague se glisse entre le bois des volets. Je dois m’être un peu assoupi dans le fauteuil. Clara n’est toujours pas là. 

Bien sûr que non, elle n’est pas là. Je le savais. 

Mon portable se met à vibrer. Adeline, notre fille.

  • Papa ?
  • Oui
  • Papa, où es-tu ?

   J’hésite, je bafouille lamentablement.

  • Papa… s’il te plait.

Je prends une longue respiration.

  • A Corbigny.
  • Et depuis combien de jours ? Ton chien hurle à la mort à la maison. Ce sont les voisins qui m’ont prévenu. 
  • Je ne sais pas, 4 jours ? 5 peut-être ? Je ne sais plus Adeline, je ne sais plus.
  • Papa, évidemment que tu peux partir. Mais tu sais que tu peux me demander de m’en occuper de ton chien. 

J’ai envie de vomir. Je suis perdu. J’entends la voix douce d’Adeline dans une sorte de brouillard. 

  • Oui. Mais j’étais venu pour Clara. Elle devait rentrer de son tournage. Elle n’est toujours pas là.
  • Papa. Tu veux que je vienne te chercher ?
  • Mais Clara ?
  • Papa, cela fait six mois qu’elle est morte dans cet accident de voiture. Tu l’as oublié ? Ne bouge pas, j’arrive. 

Je me suis levé comme un automate. Je le savais. Je le sais. Bien sûr je le sais. Mais ni mon corps, ni mon esprit, ni mon cœur n’arrive à le réaliser. Clara. Mon amour. Où es-tu ?

J’ai marché jusqu’au café de la place. Pour attendre Adeline. Le café est encore fermé. Je crois reconnaître la femme de cette nuit. Son regard doux et bienveillant. Et j’entends : La nuit est finie. L’aube est revenue. Vivez. Sans attendre.

Une lettre

J’étais pourtant sûr de l’avoir remis à sa place. Dans le tiroir du secrétaire en marqueterie. Celui qui ne s’ouvre qu’avec le levier caché. Ce petit carnet souvenir de mon père dont je ne veux à aucun prix me séparer. Hier soir, il n’y était pas. Où l’ai-je donc mis ?

J’ai cherché dans la chambre. Rien. Dans le bureau du salon, dans le fatras de la table de salle à manger. Toujours rien. Cela m’a énervé.

Ce matin, je souris de mon agacement de la soirée. Je me rappelle que ma mère disait toujours quand j’étais enfant : « Mon fils, quand on a perdu quelque chose, il faut toujours chercher dans l’endroit le plus improbable. » Le frigo alors ? Les toilettes ? Ou dans le bureau d’Anne, où je ne me permets pas de mettre les pieds. Je verrai dans la journée. Pour l’heure, je termine ma tasse de café. La troisième. Rituel immuable de début de journée. Indispensable surtout. 

La maison est silencieuse comme encore endormie. Le ronronnement de la ventilation m’apparait tout d’un coup très fort. L’odeur des cendres du foyer prégnante. La chaise fort bruyante quand je me lève.

9h. J’enfile mes bottes et mon manteau. Direction le jardin. L’automne est là, escorté des brumes pluvieuses, du craquement des feuilles tordues, de la respiration de la terre nue. La vue est dégagée au travers des troncs et des branches. Je vois plus loin, un inconnu de campagne. J’entame ma marche habituelle le long des bosquets et des parterres. Jusqu’au potager. Les mains derrière le dos, dans une connexion à la nature offerte, aux arbres dénudés, aux fleurs qui peinent, au potager qui attend son paillage d’hiver. 

Pas d’actions. Pas de gestes. Juste des regards, des effleurements, des caresses d’odeurs. Regarder la plante qui persiste obstinément, celle qui a lâché prise, le poirier fatigué, les poireaux qui restent et qu’il faudrait manger. Lieu d’évasion et d’ancrage à la fois. La terre. Je la marche. Je la soigne. Je la travaille. Je la bouscule aussi. En retour, elle me nourrit.

Mon père, au retour du travail, faisait toujours le tour de son jardin, en short, mains dans le dos. Et cela m’avait toujours fait rire. Je réalise ce matin. Comme un flash. Moi aussi. A nouveau, je souris.

Quelques gouttes. La pluie est là. Encore une bonne excuse pour ne pas s’y mettre. Ni sortir les outils. Et laisser cette nature en cocon. Je rentre, hésitant. Je laisse mes bottes et mon manteau. Monte dans mon bureau. Ma caverne de livres. Fauteuil en cuir défoncé. Table emplie à déborder de notes, feuilles, journaux, lettres. Je m’assieds. Prends un livre. Rien. Pas d’envies. Je le pose. Je me lève. Range deux volumes égarés dans les rayonnages. 

Quelques pas indécis.

Puis j’entreprends de trier un peu les papiers épars de la table. Empiler les factures, notes inutilisées, rapports à parcourir. Je trie, pose, repose, déplace, jette, lit des bribes, reprends ce que j’ai jeté, pour ne rien perdre puis le remets dans la poubelle. Tri brouillon, sans but véritable. J’erre. Oui, c’est cela. J’erre comme le vent d’automne.

En bas, la sonnerie du téléphone brise l’errance. Dix sonneries. C’est ce qu’a voulu Anne pour avoir le temps de venir de tous les endroits de la maison. Je ne réponds pas. Je ne réponds plus. Je ne veux pas répondre. Et je n’irai pas voir qui a appelé.

Quand je redescends au salon, j’hésite. Ai-je le temps de faire une flambée ? Sans doute pas. C’est ma question quotidienne. Comme pour le déjeuner qui se termine avec des conserves. Depuis dix jours que je rumine, guette, hésite, oublie, ressuscite sans fin. Marche d’une pièce à l’autre dans cette maison. Je ne me connais pas. Je m’évite. Je me noie. J’ai peur peut-être. Ou plutôt, je ne sais que trop. 

Je sursaute. Le facteur a sonné. C’est très inhabituel. C’est une lettre d’Anne. Il a reconnu l’écriture. Me la tend d’un air complice et avide. Merci. Au revoir. Je l’ai déçu. Je le sais. Et cela ne me ressemble pas. Je la pose sans l’ouvrir dans la cuisine.

Les lettres d’Anne. Traits d’union à la fois éphémères et durables. Ce sont peut-être ses mots qui m’ont séduit avant elle. Cette écriture fine, ouvragée, précise dans le tracé comme dans le sens. Épistolaire bavarde de tout ce qu’elle s’interdisait de dire en face à face. J’ai vécu ses écrits comme une savoureuse alchimie du regard, des mains, du papier, mêlés au lieu. Perles de notre histoire heureuse depuis 30 ans. Savoureux, oui … ou pas. Cette façon de redessiner par les mots le réel à sa façon, m’a aussi heurté par son côté figé et définitif en quelque sorte. Me bloquant dans le silence. J’aurais pu, bien sûr, prendre aussi stylo et papier pour débattre ou réfuter. Mais j’ai besoin de toucher, d’étreindre, d’envelopper du regard, de faire résonner la voix, de croiser les mots et les corps pour cela. Écrire une lettre m’étouffe. Me réduit au silence. Et Anne n’a jamais compris. Trace de nos différences.

A chaque fois que nous avons eu des différends importants, elle tentait de résoudre tensions et questions, par de longues explications écrites. Moi, j’avais déjà pris le large. Je venais me réfugier dans cette maison, à Fontaines la bien nommée, près de Saint Fargeau. Maison que nous avons acheté avec Anne il y a plus de 20 ans. Lieu de repli, de régression, d’apaisement, de recul. Lieu de vacances. 

 Et ce qui nous a opposé la semaine dernière n’échappe pas à la règle. Sauf que c’est d’une autre nature. Mon corps tremble encore des mots, des cris, de l’absence de gestes. Comme une stupéfaction de l’instant. Tous freins serrés. Le visage d’Anne meurtri. Moi, raide de douleur. Tout cela résonne. Me laisse à demi vivant. Comme amputé. Enfermé entre ces murs. Entre réel et absence. Et je ne sais que faire de cela. La lettre d’Anne attend encore. Je ne l’ai pas ouverte. Elle me fait peur.

L’église a sonné 18h. Les vêpres. Déjà. Est-ce encore un nouveau jour qui a couru sans que je n’en voie rien ? Comment faire taire le poids de ce silence, dénouer les questions, trouver une issue ? Je décide de faire une flambée. Je serai là encore ce soir. Pourquoi s’en priver ? Dehors les bûches sont alignées sagement sous l’appentis. Leur force tranquille égratigne mes mains. Elles s’offrent. Leur crépitement dans l’âtre adoucit la tension. Redonne un semblant de vie. 

Je n’ai toujours pas trouvé le petit carnet que je cherche. Je crains après toutes ces recherches qu’il ne reste que le bureau d’Anne où il pourrait être. C’est un recueil de poèmes très personnel de mon père. Creuset de ses intimités, de ses élans. Dont je n’avais rien décelé sa vie durant. Même ma mère ne l’a jamais lu. Il me l’a remis dans ses derniers jours. J’aime tellement celui daté du jour de ma naissance… 

Tu es ma petite main

       aux poings fermés 

Le matin du jour

où je suis né de toi…

Douceur, caresse de sentir cet amour naissant, puissant. J’aurais aimé écrire des mots semblables à la naissance de notre fils, à Anne et moi, il y a 27 ans. Cette trace de la tendresse immédiate et pleine, qui m’a envahi devant ce petit, né de nous. Ils auraient pu peut-être adoucir nos liens difficiles, où l’incompréhension domine.

Au creux du fauteuil, je goûte les flammes. Écriture flamboyante d’une force silencieuse. Fascination de la danse fauve qui lèche le bois. Je me sens si petit, si éteint, si impuissant. Cette cavalcade des braises m’emplit. Nous nous sommes si souvent assis ensemble ici avec Anne. Savourant en silence cette merveille. Lisant, bercés par la douce chaleur. Serait-ce fini ? C’est devant un feu semblable que nos vies ont pris un tournant plus intime. Soirée culturelle à l’Abbaye de Corbigny. Nous nous fréquentions depuis quelques temps déjà. Timidement. Un peu frileusement. Devant cette vigueur d’un âtre immense, d’un autre âge, nos regards ont parlé pour nous. Rester ensemble. Longtemps. Ne pas laisser cette chaleur s’éteindre entre nous. Et jusque-là, il me semblait que nous avions réussi.      

La nuit s’étale. Noie les arbres. Enveloppe la maison. Le soir me donne souvent des impressions de fin du monde. Comme si j’étais le dernier en vie… Et ce soir en particulier. La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Dix sonneries. Très exactement. Elle s’obstine quelques minutes après. Et encore une troisième fois. Je ne veux surtout pas répondre.

Je laisse la nuit s’épuiser. Je dors par épisodes au salon. Mal évidemment. Mon sommeil depuis mon arrivée, est émaillé de trous noirs, de rêves noirs, d’attentes noires. Je préfère le coin de l’âtre et sa lueur douce pour les éloigner. Au petit matin, c’est l’angelus qui me réveille. Je titube vers la cuisine et le café.

            La lettre d’Anne sur la table m’aiguillonne directement. Je vais devoir l’ouvrir. Même si je le redoute. Allons. Un café bien serré d’abord. Non trois ! Un café et la lettre à la main, je retourne au salon. Je ravive le feu. Et me décide à ouvrir la lettre. Mes mains tremblent. 

Mon chéri… c’est comme un coup. Comment peut-elle dire cela encore ?

Comme les nuits sont longues, large le lit, froides… Oui. Je sais. Même si je suis mal, j’ai fini par dormir au salon. Le lit est trop vide, nos désirs me manquent, même si je peine à le dire.

Je regrette toujours loin de toi mon exigence… Sans doute. Cela me parait trop peu. Et trop tard surtout.

Je suis consciente que pour une vie commune assez forte, il ne faille pas trop se dire de choses… Trop. Évidemment trop. Mais cela a été dit. Sans retour en arrière possible.

Mais n’est-ce pas nécessaire de remettre les choses au point de temps en temps, une relation a besoin quand même de se solidifier, de se rajeunir… ma vue se brouille. Les larmes coulent. Je ne peux arriver à connecter ces mots, somme toute presqu’anodins, avec ce qui a traversé notre couple il y a dix jours. Cet effondrement. Qui abime, détruit. 

Je me lève. Je respire. Je vais me rechercher un café. 

Et comment ? Si ce n’est avec des mots, des questions, des regrets peut-être, mais aussi des espoirs. Ça vit une relation et il faut que ça s’exprime. Sinon cela ne risque-t-il pas de se tarir ? … Se tarir ! Ou se vider ? Elle était encore bien vive la source entre nous avant ces mots. Je suis comme devant un désert. Sans doute, des broussailles plus exactement.

9h. J’enfile mes bottes et mon manteau. Direction le jardin. J’ai besoin de la nature pour éclaircir mes labyrinthes. Piétiner le sol, respirer les parfums, ralentir. Juste cela. Accepter de ne pas tout rejeter en bloc au nom de… de quoi en fait ? Mon orgueil ? Ma fierté ? Ma peur ? Ma blessure ?

Nos corps aussi ont besoin de s’exprimer, je crois… là s’en est trop. Ma colère remonte. S’exprimer au point que celui que je nomme mon fils soit le fruit d’une nuit dérivée avec un autre ? C’est bien ce que j’ai entendu de la bouche d’Anne l’autre jour. J’ai réagi avec violence.  Envahi par un sentiment féroce. Celui d’avoir vécu 30 ans de mensonges. D’évitement. Je me sens sali. Abîmé. Nié en quelque sorte.  Le sol s’est dérobé sous mes pieds, sous mon corps, mon cœur. Tout. Me submergent nos audaces, nos caresses, nos désirs, nos rires, nos repos, une succession d’impostures alors ? 

Selon Anne, c’est une échappée maladroite. Peut-être. Vite oubliée. Je ne sais. Cachée depuis si longtemps. C’est un fait. Et c’est trop.

Dans le bureaud’Anne les volets fermés donnent une pénombre douce. En temps normal, je mets un point d’honneur à ne pas y pénétrer sans son aval. Mais je veux absolument retrouver ce recueil de mon père avant de partir. Le secrétaire est ouvert. Les casiers sont remplis. Anne aime autant conserver les lettres que les écrire. Je ne vais pas bien loin. Le petit cahier est là. Posé. Ouvert. Prêt à être lu encore. Et sur la feuille juste à côté, Anne a recopié un poème. Justement celui que j’aime. J’en frémis. J’arrache le recueil du meuble. Je claque la porte. 

Je me suis arrêté pour prendre un café. Encore un. Dans cette aire d’autoroute près d’Auxerre. L’air est saturé de bruits. C’est un choc après ces dix jours en solitaire. Sur la table près de moi, mon livre du moment. L’identité de Milan Kundera. La lettre d’Anne comme marque page. Mon portable vibre. Anne. Je lui dis que je serai là avant 20h.

            Sur la table, dans le café, un livre reste. Une lettre en dépasse.

Marbré

Le soleil darde ses rayons. Je sens s’insinuer en moi comme une rivière de douceur. C’est le matin. Il fait encore doux. Au zénith, le choc de la chaleur viendra me travailler. 

Voltera. Italie.

Je suis ancré au cœur de la carrière d’albâtre. Le creux de la colline s’élargit au fil des ans. On entend les coups qui l’entaillent. Parfois. Plutôt à l’aube. Plutôt en hiver. Parfois non, juste le vent. Je suis dans un coin peu visité. Un dévers de la roche me protège. Je n’ai pas forcément envie de partir ailleurs. Je suis bien. Et puis à côté de l’élégant pan d’albâtre immaculé, poli par le vent et la pluie, coulant de la paroi, mes marbrures grises sont comme triviales, brouillonnes, torturées presque.

Le soleil monte.

Je me réchauffe. Je goûte ces sensations de fusion, de force. Comme une renaissance intérieure.  Le nouveau bruit me surprend dans une fausse torpeur. Des pas, un marteau, des mains, une voix. Quoi sous ce poids écrasant du zénith ? Oui !

Son visage est comme un quête, son regard comme une sonde, ses mains une vision. Il tâte, examine, avance, recule, remonte, me touche. Je frémis. Il entreprend  de desceller, couper un bloc, lourd, massif dont je suis le cœur. Le sort en est jeté. Je pars

La route est longue. Chaotique aussi. Les vibrations de la route sont des ondes inconnues pour moi. Lourdes. Opaques. Si je n’étais pas aussi centenaire, si compact, le son sourd qui me traverse me séparerait de moi-même. Puis les airs dans des griffes acérées. Plus le silence d’une grange sur une palette. La porte se ferme. Plus rien. Où suis-je ?

L’homme est revenu, précédé de l’agaçant grincement de la lourde porte de bois. Ses cheveux fous l’auréole de passion. Tout vacille et bouge en lui. Le contraire de moi, pierre d’albâtre séculaire, dense, ferme. Et la danse commence. Me séparer de ma matrice à coups violents, sanguins, précis. J’ai froid.

Puis il me précise, m’attaque, me ponce, me caresse, me dessine, me pique, me raie, me met au jour. Je frissonne. Je ne sais plus très bien ce que je suis entre ses mains. Je découvre des méandres en moi, des courants, des histoires comme des fleuves intimes dévoilés après des années de falaise. J’essaie de sentir ce que je deviens. Plus solitaire, plus apprêté, plus neuf. Bien campé, debout, solide et affirmé. Finalement, je me sens bien. J’ai senti sa joie profonde dans sa caresse ultime, dans son pas lent autour de moi, son regard apaisé. 

J’ai quitté la grange, Le voyage a repris. J’étais moins surpris. Et puis j’étais protégé enveloppé. Quelle douceur !

Dans la véranda où je suis aujourd’hui, d’autres passent, m’effleurent du regard, m’agrippent ou me caressent. J’entends des voix : « C’est un livre, non ? »

Un livre ? comme ceux qui peuplent l’atelier de celui qui m’a façonné ? Un livre aux pages qui volent, qui s’exposent, qui tournent, couvertes de traces, de mots, de dessins. Mais je suis raide moi. Dur. Fermé. Mes pages ne volent pas, ne se dessinent pas, ne montrent rien. Enfin, d’emblée.

Je pressens que le trésor qui me marbre, me traverse et m’habite est celui de chacun ou de tous.

C’est selon.

Irréel

J’enfouirai l eau de tes yeux

Dans le secret de mon pas

J’emboiterai le rythme la danse

De tes silences à l épice subtil

Juste un rien

L’instant respire

Translucide

Reste la patience de l’inattendu

Du mot risqué

Comme une douceur de l exactitude

Desserre le frein

Laisse la couleur de l’irréel

Ourler ton pas

Au fil de l eau de ton regard

Tout ça…

A la manière de Thomas Vinau

Qu’est-ce que j’en fais, moi, de tout ça ?

Du son du piano dès l’aube

Du linge qui sèche et qui embaume

Du coucher de soleil doré et chaud

De ton souffle dans l’ombre de la nuit

De ton doudou collé à ton petit poing serré

Du sanglot étouffé entrevu sur ton visage

Des mots envoyés que je voudrais rattraper

De ton départ sans retour

Du chat qui ronronne sur le radiateur

Qu’est-ce que j’en fais, moi, de tout ça ?

De l’âtre gorgée de braises

De l’aube qui apaise

Du citron qui détoxe

Des dés jetés sur la piste

Du bois qu’il faut fendre

De la terre qui est toujours trop basse

Des limaces, encore des limaces, encore

Qu’est-ce que j’en fais, moi, de tout ça ?

Du verre qui se fracasse à mes pieds

De ton soupir sourire complice

Du tissu déployé que l’on va couper

Des pieds, l’un après l’autre, en marche chaloupe

Du goutte-à-goutte de la perfusion

Du printemps qui revient toujours

Des mains nouées au rires

Qu’est-ce que j’en fais, moi, de tout ça ?

Petite

Petite, j’étais mendiante.

Personne ne le voyait. Je n’avais ni haillons ni sébille. Je gardais les yeux clairs. Mais, en secret, j’étais chercheuse de regards tremblants, cueilleuse des miettes tombées sur le sol qui ne m’étaient pas destinées. On peut croire qu’un coin secret recueille en nous l’amour. Qu’il s’y pose, repose et germe. Chez moi, il n’y en avait pas. Et je restais mendiante.

Petite j’étais gentille.

Enfin, c’était l’habit que l’on m’avait mis. Comme une identité calée, validée, estampillée. Je ne savais pas vraiment de quoi il s’agissait. Avant de parler, je crois que ce langage s’était imprimé en moi comme l’encre d’un verrou. Je conjuguais le mot gentille. Je gentille, je te gentille, je vous gentille, comme une direction. Je le craquais, le torturais, le dépeçais. A l’intérieur, parfois, naissait colère, rébellion, méchanceté. Mais je ne parlais pas ce langage-là.

Petite, je crois que je savais.

Des choses immobiles, silencieuses, transparentes. Que la course et le bruit des jours ne captaient plus. Elles étaient comme un ruban soyeux, brillant, doux à mes doigts, comme une source chantante glissant dans mon corps en délicieux frissons, en caresses intérieures, comme une lune entre les nuages épars. A la lumière intime, recueillie. Perçant la nuit imposante. Les autres me croyaient ailleurs et j’étais au cœur. Et je ne pouvais rien pour eux.

Petite, j’étais la petite.

Très petite, très princesse, très minou, très câlin. Jamais tout à fait assez grande pour atteindre le chocolat. Jamais assez petite pour se cacher de tous. Jamais assez seule pour crier ma joie. Jamais assez entourée de bras pour pleurer le vide. Jamais sûre que demain serait là. Ni moi non plus. Alors…

Et si…

Quand regarder votre enfance, c’est l’antre noire, sans lumière, sans filtres où rien de transparaît ne parle ni se tait.

C’est ça mon nom

Quand le vent balaie les rochers, transporte le sable, rugit votre peine, croque les vagues, lave la mer… et vous.

C’est ça mon nom

Si l’aube sort de sa torpeur et pose le jour en espoir, vous enveloppe de son sommeil évanoui, ronronne au coin du café.

C’est ça mon nom

Si cette main caressante, exploratrice, poignante glisse. Aux mots de votre peau. En un indéfini interminable. Sans autre langage que le plaisir

C’est ça mon nom.

Et si le brin d’herbe, l’épervier, les gravillons, Et si l’âtre gorgé de feu, Et si la terre grasse à mes mains, Et si le lézard immobile, Et si le bourgeon, l’abeille, la limace vorace, Et si le souffle du sol, la fermeté du ciel,

C’est ça mon nom.

Alors je reste.

A la manière de Charles Brautigan

Empiéter

Les pieds se sont mis en route

Cahin caha

Assise vacillante, incertaine

A cloche cailloux

Comme un chemin troué

Pieds ordonnés serrés

Mort de peur

Pieds curieux

Hasardeux malicieux

Pieds ventrus gonflés

Imbus orgueilleux

Pieds crochetés accrochés

Un peu sangsues un peu vampires

Pied dans la porte

Indiscrets intrusifs

Coup de pied au cul

Amour décalé

Pieds dans les sables

Aveuglés, embrouillés

Pied au mur

David contre Goliath

Pieds nus

A découvert fragiles

Pieds pressés empressés

Horloge déglinguée

Marche à pieds

En retard

Pied de nez

Une offense

A pied d’œuvre

Puit d’angoisse

Portrait en pied

Droit devant